Atelier d’écriture #47 : La fausse couche

© Fred Hedin

Mes pas m’ont d’abord conduite Place de l’Arsenal, à la librairie Elkar, bien connue des basques et des étudiants bayonnais. Ce n’était pas un hasard si je me retrouvais là. Les livres ont toujours été mon refuge. Les toucher, les regarder, sentir l’odeur du neuf. J’en ai feuilleté plusieurs, je ne sais plus lesquels, et je suis ressortie les mains vides. Ils me tombaient tous des mains et puis je ne voulais pas garder de souvenir matériel de ce jour là.

J’ai ensuite erré dans le petit Bayonne jusqu’à l’heure du rendez-vous avec l’anesthésiste. Rester dans la salle d’attente à côté de tous ces ventres ronds était au dessus de mes forces. Je préférais arpenter le pavé. Marcher ou courir, ça aussi ça fait partie de mes échappatoires. Thomas était à mes côtés mais je me sentais seule, terriblement seule.

« Il n’y a pas de rythme cardiaque ». Une variante de « il n’y a plus de rythme cardiaque » entendu il y a deux ans. Du factuel, uniquement du factuel. C’est tellement plus facile ! La phrase m’avait plongée dans une espèce de brouillard qui ressemblait à un mauvais rêve. Sauf qu’il n’y aurait pas la sonnerie du réveil pour me sortir du cauchemar. A nouveau, je devais supporter la mort dans mon ventre, la froideur des gestes médicaux, puis le vide abyssale.

Le pire était à venir. La décision que j’avais prise, qu’on avait prise, il allait falloir l’assumer. Il n’y aurait pas d’enfant. Et nous ne changerions pas d’avis. Terminé les maux de ventre terribles et le plomb dans les mollets douze fois par an « pour la bonne cause ». Un stérilet, et on n’en parlerait plus ! Terminé aussi la souffrance de l’espoir. Mais comment expliquer cela ? Comment faire comprendre qu’on pourrait essayer encore et encore mais que c’est trop dur et que je veux me protéger ? Comment éviter les phrases maladroites prononcées pour réconforter ?

J’aurais aimé, au moment où je vivais cette douloureuse épreuve, me voir dans ce café librairie que je viens d’ouvrir il y a tout juste un mois. Je crois que j’ai réussi à en faire un endroit calme et chaleureux, à mon image. Thomas en a bavé pour poser ce beau carrelage et répondre à tous mes caprices en matière de décoration. Mais il a répondu présent. Et aujourd’hui, nous sommes heureux !

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

22 réflexions sur « Atelier d’écriture #47 : La fausse couche »

  1. Ton texte me fait penser au livre de Sophie Adriansen lu il y a peu… et à la situation de mes amis qui essayent de faire un enfant.
    Oh comme j’aimerais monter un café/librairie de ce genre. Mon rêve ! Même si c’est sans doute beaucoup de travail pour que ça fonctionne. Des bises matinales Saxaoul !

    1. Je crois que je serais bien incapable de monter ce genre d’affaire sans quelqu’un à mes côtés pour s’occuper de la partie gestion, comptabilité, etc. C’est quelque chose qui me rebute. Bonnne journée Antigone.

    1. C’est un sujet assez tabou mais quand on commence à en parler, on reçoit souvent des confidences et on s’aperçoit que beaucoup de femmes connaissent cette souffrance, d’une manière ou d’une autre.

  2. Cette phrase… Moi aussi je me suis réfugiée à la librairie toute proche et… moi aussi je suis ressortie sans rien.
    Et puis si les autres ne comprennent pas que c’est une décision qui sauve la vie, tant pis pour eux !

    1. « une décision qui sauve la vie », c’est exactement ça. Mais ce n’est pas facile a assumer tout de même, ce choix.

  3. Joli texte dans un registre original.
    C’est super difficile de réfléchir au thème que tu proposes. Surement encore plus difficile de partager avec l’entourage. Et que d’amour nécessaire dans ce couple !
    NB La salle d’attente commune, c’est pas cool. Les services gynéco obs devraient y réfléchir.

    1. J’aimerais écrire quelque chose de plus conséquent sur le sujet mais je ne suis pas certaine d’en être capable. On verra bien si je finis par me décider !

  4. Un texte très touchant dans lequel la douleur est fort bien décrite. Son café librairie comblera sans doute une partie du vide, mais dur en effet.

  5. Wow ! Quel texte touchant et si réaliste. Tu as osé parlé d’un sujet et d’une décision souvent tabou et tu l’as fait avec beaucoup de finesse et de tendresse. Et puis cet amour plus fort que tout en trame de fond et la littérature qui sauve parfois. Bravo !

La parole est à vous !