De l’amour

@ Kot

Je les suivais depuis un moment déjà dans les couloirs du métro. Elle, brune, les cheveux longs, élégante. Lui, plus grand de quelques centimètres, tenait une belle sacoche en cuir à la main. Ils marchaient d’un même pas, se frôlaient, se souriaient, semblant ignorer la noirceur des lieux et les odeurs d’urine qui m’écoeuraient à chaque fois que je devais me rendre dans cette station.

Je me suis arrangée pour être proche d’eux dans le wagon bondé. Voyant mon âge avancé, un jeune homme m’a proposé sa place. Assise, juste en face du couple, je pouvais les observer sans que cela puisse passer pour du voyeurisme. Elle profitait de la promiscuité pour être plus proche de lui encore. Elle s’ennivrait de son odeur. Ils allaient certainement passer la soirée ensemble. Ils semblaient heureux, amoureux.

Je n’ai jamais eu cette chance là.

Mes parents avaient pas mal d’argent. Messe en famille tous les dimanches, école privée catholique, bonnes manières, amis soigneusement sélectionnés, etc. Dans la petite ville où nous habitions, nous étions les premiers à avoir acheté une voiture. Tous les étés, nous partions en vacances sur la Côte d’Azur et nous revenions bronzés alors que les autres enfants avaient au mieux passé une ou deux semaines chez leurs grands-parents à quelques kilomètres de là.

A l’adolescence, pas question de fréquenter des garçons. Les rares représentants du sexe opposé que nous rencontrions de temps en temps, ma soeur et moi, étaient les fils des relations de mon père. Et bien entendu, nos échanges se faisaient toujours en présence des adultes.

Un jour, mon père m’a présenté mon futur mari. Je n’avais pas mon mot à dire. Il était hors de question que son argent puisse bénéficier d’ici quelques années à quelqu’un qu’il n’avait pas choisi lui même. Il décidait de tout et j’étais habituée, comme ma mère et ma soeur, à courber l’échine, à accepter son dictât.

Si j’avais osé m’imposer, j’aurais sans doute aussi goûté un jour à l’amour… et je n’aurais peut être pas été veuve à 42 ans.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

6 pensées sur “De l’amour”

  1. C’est étonnant de voir à quel point on a eu du mal à se mettre dans la peau de cette femme, on a préféré prendre le point de vue extérieur. J’aime la gravité de ton texte.

La parole est à vous !

%d blogueurs aiment cette page :