Ils ont voulu nous civiliser – Marin Ledun

Thomas Ferrer n’a jamais eu beaucoup de chance dans la vie. Il habite dans un studio humide du bourg de Begaarts, dans les Landes, roule dans une vieille Clio sans âge et vit de petites combines et autres trafics en tous genres. Il récupère par exemple les racks en acier et les étagères que les supermarchés s’apprêtent à jeter à la déchetterie ou vole des canards aux fermiers du coin pour les refourguer à Baxter, un truand qui se sert de son métier de shaper (fabricant de planches de surf) comme couverture. Ferrer n’est pas un méchant. C’est plutôt un pauvre type qui se débrouille comme il peut pour « gagner » de quoi manger tous les jours. Autour de lui, aux beaux jours, les touristes se la coulent douce et dépensent sans compter. Hossegor, le paradis des surfeurs, n’est qu’à quelques encablures.

Forcément, quand on trempe régulièrement dans les magouilles, il arrive un jour où ça tourne mal. Ferrer ne supporte pas que Baxter, qu’il vient d’apercevoir avec des liasses de billets dans les mains, ne lui donne pas l’intégralité de la somme qu’il lui doit. Les deux hommes se battent, Ferrer laisse Baxter au sol, inconscient, dans une mare de sang, pique les cent douze mille euros que ce dernier avait en sa possession et s’enfuit. Assoiffés de vengeance, Baxter et les deux frères à qui appartenait également l’argent, partent à sa poursuite alors qu’une énorme tempête sévit dans la région. La nature se déchaîne en même temps que la folie des hommes.

La description de cette tempête est une véritable réussite. Pour avoir vécu celle de 2009 dans les Landes, je peux vous dire que certains passages m’ont rappelé des souvenirs ! Le vent qui fait rage, les vagues de plusieurs mètres de haut, l’écume qui vole partout, les toitures qui s’envolent, les pins qui craquent dans la nuit et tombent dans un bruit assourdissant, les cours d’eau qui débordent, l’enchevêtrement des arbres au sol … ces souvenirs ne s’oublient pas et Marin Ledun les restitue avec brio.

C’est encore une fois une histoire d’une noirceur terrible que nous propose l’auteur. A l’image du titre, Ils ont voulu nous civiliser, le roman ne laisse aucune place à l’espoir. Ceux qui sont dans la misère le restent toute leur vie et n’ont aucune chance de s’en sortir. Alors, pourquoi lire un tel livre ? Marin Ledun n’a pas son pareil pour décrire ce que les êtres humains ont au fond des tripes. Les motivations profondes des personnages, la rage qu’ils éprouvent, sont exposées avec une grande justesse. L’écriture au scalpel, d’une précision chirurgicale, colle parfaitement avec le milieu décrit. Et pour être honnête jusqu’au bout, j’aime sa façon de faire vivre les oubliés, les sans nom qui vivent à nos côtés sans que l’on puisse imaginer ce qu’est leur vie, les hommes et les femmes que la société a abandonnés.

LEDUN, Marin, Ils ont voulu nous civiliser, Flammarion, 2017.

15 réflexions sur « Ils ont voulu nous civiliser – Marin Ledun »

    1. Je n’ai lu qu’un roman de Sandrine Colette. Effectivement, il était très sombre. Par contre, il y a avait une tension extrême que l’on en retrouve pas ici, ou en tous cas pas de la même manière.

    1. J’ai un peu reformulé ma phrase… J’ai moi-même roulé en Clio pendant pas mal d’années mais je peux t’assurer qu’elle n’était pas dans cet état là et ne sentait pas la fiente de canards comme celui de l’anti-héros de ce roman.

La parole est à vous !