Le triangle d’incertitude – Pierre Brunet

le triangle d'incertitude pierre brunetEn mer, le triangle d’incertitude permet de déterminer la position d’un bateau. Étienne, ancien officier d’un commando d’élite de la marine, n’a aucune difficulté pour calculer la trajectoire de Gilliatt, son voilier, dans les îles anglo-normandes. Par contre, sur le plan personnel, il est complétement perdu.

Ancien militaire de l’opération Turquoise au Rwanda, il a assisté impuissant au massacre de 1200 Tutsis en trois jours dans les collines de Bisesero. L’armée française a laissé faire, elle n’a pas agit alors qu’elle savait parfaitement ce qui se passait. Étienne a vu des cadavres et des vivants mutilés, il a croisé les yeux d’une fillette juste avant son dernier souffle, il a vécu avec l’odeur de putréfaction imprégnée sur son corps. Dès lors, comment continuer à vivre ?

« On m’avait préparé à ça : m’engager dans la zone de mort, et tuer. Je n’étais pas prêt à n’être qu’un fragment impuissant  du carnage. Nous n’avons pas tué, là-bas, nous n’avons fait qu’être absent au moment ou d’autres tuaient. Cette innocence ne nous sauvera pas. Ce n’est pas l’innocence qui sauve, c’est la possibilité de saisir le réel à la gorge. » p.45

A son retour chez lui, Étienne vit hanté par les fantômes du passé. Sa femme tente de le raccrocher au présent, en vain. Emprisonné dans une extrême solitude, l’homme se détruit à petit feu. L’armée non plus ne semble rien pouvoir faire pour lui. Alors, Étienne prend la mer et retranscrit dans son journal de bord son combat contre la pieuvre qui le dévore de l’intérieur, « Celle qui se cache dans les profondeurs et contre laquelle Gilliatt doit se battre dans une lutte à mort. » p.223.

Les références au roman de Victor Hugo, Les travailleurs de la mer,  sont nombreuses et parfois explicites. Mais si le dénouement du texte du célèbre romancier est tragique, celui du Triangle d’incertitude est bien plus optimiste. Le récit commence de manière sombre, très sombre. Ajoutez à cela des paragraphes entiers truffés de phrases que seuls les initiés à la navigation comprendront. De quoi en effrayer plus d’un ! Mais Le triangle d’incertitude est bien écrit et le lecteur se laisse rapidement prendre par ce récit intime dans lequel la force des éléments et la nature jouent un rôle métaphorique. Le cheminement d’Étienne jusqu’à la rédemption a été ma quatrième lecture de cette rentrée littéraire de septembre 2017 et ma première jolie surprise !

Je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous cette dernière citation qui parlera à tous les dévoreurs de livres : « Sitôt acheté, le mince ouvrage avait occupé une poche de son uniforme. Il le sortait dès qu’un peu de temps s’offrait à lui. Lu en une heure, il était devenu plus qu’un livre, une consolation. Étienne n’était plus seul, ce livre contre son corps en délivrait la manifestation permanente, comme un intime qui devine la perte et le brisement et ne prétend pas réparer, mais étreint et dit « Je sais ». p. 129

BRUNET, Pierre, Le triangle d’incertitude, Calman-Lévy, 2017.

16 réflexions sur « Le triangle d’incertitude – Pierre Brunet »

  1. J’adore le titre évidemment, puisque tout ce qui fait référence à la navigation, m’enchante complètement. je crains quand même un propos trop dur pour moi, il faut que je lise d’autres billets pour me faire mon idée ,mais je trouve ça beau ces hommes qui reviennent avec leurs fantômes et qui se retrouvent seuls avec. J’imagine que c’est un récit et non un roman non ?

    1. L’auteur travaille dans l’humanitaire et a notamment été au Rwanda. Quelle est la part de fiction ? Quelle est la part de réalité ? Eternel débat… Mais qu’importe ! Sinon, le propos est dur, certes, mais il y a bien pire. Je ne pense pas qu’il faille avoir de craintes par rapport à cela.

  2. Les romans qui se passent en mer ne me passionnent pas énormément. Mais je vais faire comme Galéa, attendre d’autres billets, quelquefois c’est petit à petit que l’envie de découvrir arrive.

    1. J’espère qu’on entendra parler de ce roman. Il le mérite et sa lecture à été une vraie surprise. Les premières pages m’ont fait peur et après je l’ai dévoré.

    1. Moi non plus avant d’ouvrir ce livre. Je retiendrai cette expression mais certainement pas tous les termes liés à la marine qui se trouvent dans le roman !

  3. Je l’ai commencé il y a une huitaine de jours et j’ai (provisoirement ?) interrompu ma lecture car j’achoppais sur les pages où la terminologie maritime est (pour moi inutilement) surabondante …

La parole est à vous !