Les visages écrasés – Marin Ledun

Carole Matthieu est médecin du travail dans un centre d’appel où on vend des forfaits Internet à 29,90€ par mois et où les employés, casque sur l’oreille, tentent de répondre aux doléances des clients. Dans son cabinet, elle reçoit à longueur de journées des salariés  qui n’en peuvent plus de la pression exercée sur eux et des conditions de travail effroyables qu’ils subissent quotidiennement. Elle les écoute, prescrit des médicaments, les renvoit vers des psychiatres et surtout, fait des rapports à sa hiérarchie. Mais ses supérieurs s’en moquent. Pour eux, elle est plutôt un frein qui les empêche d’exercer leur travail comme ils le souhaitent c’est-à-dire en mettant la pression aux autres et en usant et abusant de la bassesse et de la lâcheté.

Vincent Fournier est un des salariés que Carole Matthieu voit régulièrement en consultation. Il est épuisé, a perdu 16 kilos en deux mois et les traitements ne font aucun effet. Ancien cadre, il a été reconvertit en opérateur. Un jour, il a tenté d’étrangler sa chef. Il n’en pouvait plus de cette plate-forme téléphonique où on lui reprochait de ne pas être assez performant. Il a été muté ailleurs mais les conditions de travail sont toujours les mêmes.

D’autres employés ont décidé d’en finir et de passer à l’acte : ils se sont suicidés. Que va t-il se passer pour Vincent Fournier ? Et le Docteur Matthieu, comment fait-elle pour supporter la souffrance des autres ? Comment vit-elle l’absurdité du monde du travail ?

Un conseil, si le sujet vous intéresse ne cherchez pas à en savoir plus et lisez ce roman. Je l’ai dévoré. J’avais du mal à le lâcher et j’aurais aimé avoir suffisament de temps devant moi pour le lire d’une traite ou presque. Cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé !

Les visages écrasés dresse un portrait très sombre -mais malheureusement très réaliste- du monde de l’entreprise. La logique économique domine. Il n’y a aucune humanité. Les salariés sont des numéros dont on doit tirer le maximum. La direction est chargée d’assurer le bon fonctionnement de cette logique absurde. Elle surveille, met la pression, sanctionne. Les syndicats ne savent pas quelle attitude adopter et jouent parfois le jeu de l’entreprise. Tensions et violences psychologiques font partie du quotidien.

C’est toute la mécanique implacable du monde du travail que Marin Ledun s’attache à décrire ici. Les dossiers médicaux et les rapports du Docteur Matthieu sont là pour montrer « l’autre histoire », celle des hommes et des femmes broyés par leur travail. Parce que bien entendu, l’entreprise aimerait bien cacher tout cela et dire que les problèmes de ses salariès sont d’ordre strictement personnels.

Ancien employé de France Télécom Marin Ledun sait de quoi il parle. Son roman aurait cependant pu avoir pour cadre bon nombre d’autres entreprises…

Extrait :

« Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. Ces projets montés en quelques jours, annoncés priorité-numéro-un, et abandonnés trois semaines plus tard sans que personne ne sache vraiment pourquoi, sur un simple coup de fil de la direction. La valse silencieuse des responsables d’équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles, mutés dans une autre agaence ou partis par la petite porte. Cette tension permanente suscitée par l’affichage des résultats de chaque salarié, les coups d’oeil en biais, les suspicions, le doute permanent qui ronge les rapports entre collègues, les heures supplémentaires effectuées pour ne pas déstabiliser l’équipe, le planning qui s’inverse au gré des mobilités, des résulats financiers et des ordres hebdomadaires. […] L’infantilisation, les sucettes comme récompenses, les avertissements comme punition. […] Le problème c’est l’organisation du travail et ses extensions. » p. 19-20

LEDUN, Marin, Les visages écrasés, Seuil, 2011.

11 pensées sur “Les visages écrasés – Marin Ledun”

  1. J’ajoute de suite ce titre sur ma LAL. Et je rêve…Si à la place de vrai travail, on pouvait nous parler de travail humain, je suis sûre que tout le monde y gagnerait et que la production n’en serait que meilleure. Je ne veux pas politiser le billet, mais comme rien ne fonctionne en politique et en économie, pourquoi ne pas tenter l’humanité pour sortir la tête de l’eau, dans tous les sens du terme !

La parole est à vous !

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