Mistral perdu ou les événements – Isabelle Monnin

Nous sommes dans les années 1970. Deux sœurs vivent dans l’insouciance de l’enfance. Complices, elles passent leurs journées à rire, à jouer, à lire. Elles voient  pour la première fois à la télévision un chanteur aux cheveux longs et jaunes, bandana rouge autour du cou, santiags aux pieds et blouson de cuir sur les épaules. Michel Drucker n’est pas bien loin. Le chanteur  interprète Marche à l’ombre et c’est le coup de foudre. « Laisse béton », « casse toi tu pues et marche à l’ombre » : le vocabulaire les séduit. Dans la famille, on est de gauche. Les deux sœurs ne savent pas vraiment ce que cela signifie si ce n’est que l’on n’est pas d’accord avec la droite et que l’on préfère Coluche à Le Luron.

A cette époque là, l’avenir est plein de promesses. Les deux enfants deviennent des adolescentes et elles ont des rêves plein la tête. La notion d’identité nationale n’existe pas encore. Les mots « musulmans » et « juifs » sont écrits dans les manuels scolaires mais ne font pas partie des discours. Au lycée, il y a les hardos, les rockeurs, les intellos, les babas cool, les paysans, les new wave, les fils à papa, etc. L’école permet encore de « s’en sortir ». Ceux qui travaillent réussiront. Mieux que leurs parents, qui eux-mêmes ont fait mieux que les leurs.

Une première tragédie personnelle, puis une seconde, viennent balayer cette confiance en l’avenir. Les événements collectifs, ceux qui font l’actualité et nous touchent de plus ou moins près, contribuent eux aussi à la perte des illusions de l’enfance. Ceux qui réussissent à l’école se retrouvent parfois sur le bas-côté à l’âge adulte. Parce que tout ne dépend pas que de nous. Parce que la société et la vie ne nous aident pas parfois. Les mistrals gagnants de l’enfance se transforment en mistrals perdus. Même Renaud n’est plus ce qu’il était.

Qu’il est beau et triste à la fois ce récit ! Je l’ai dévoré, j’ai corné de multiples pages, j’ai relu plusieurs fois certains passages. Car si mon enfance, ce sont les années 1980 plutôt que les années 1970, si je n’ai pas été percutée par les mêmes tragédies personnelles, je me suis tout de même reconnue dans les propos d’Isabelle Monnin. Moi aussi j’étais (je suis) fan de Renaud, moi aussi  j’habitais à la campagne, moi aussi j’ai porté des sous-pulls en nylon et joué à Pac Man, moi aussi j’ai vu la gauche péricliter, moi aussi j’ai vu le chômage faire des ravages, moi aussi j’ai vu les événements de l’actualité impacter nos vies, moi aussi j’ai perdu mes illusions. Et moi aussi j’ai appris à être heureuse malgré ou à cause de tout cela…

MONNIN, Isabelle, Mistral perdu ou les événements, JC Lattès, 2017.

35 réflexions sur « Mistral perdu ou les événements – Isabelle Monnin »

    1. Même si ce n’est pas ta génération, tu as vécu cette époque là. Alors peut-être que cela te parlerait. Je serais bien curieuse de le savoir d’ailleurs… Au delà de cela, je crois que le texte a une portée universelle : le temps qui passe, la nostalgie de l’enfance, les désillusions, etc.

    1. Là, ce n’est pas du tout le cas ! C’est tout simplement l’histoire personnelle liée à l’histoire sociale. Et la portée universelle qui en découle.

  1. Même si je suis plutôt de la génération précédente, et pas vraiment fan de Renaud, je suis certain que ce roman pourrait me parler. D’autant que j’avais beaucoup aimé « Les gens dans l’enveloppe » du même auteur.

    1. Oh, oui, j’ai beaucoup aimé « Les gens dans l’enveloppe » moi aussi. Et le CD qui va avec est absolument génial ! Ce sont les deux seuls livres d’Isabelle Monnin que j’ai lus et ça me donne envie de découvrir ses précédents.

  2. Ah, les sous-pulls en nylon qui faisait de l’électricité quand on les enlevait ! J’avais noté ce titre à sa sortie puis oublié, merci de me le remettre en mémoire avec ce beau post

    1. Je l’avais déjà repéré avant mais JPB n’a fait que renforcer mon envie. Je n’ai jamais été déçue en suivant ses conseils d’ailleurs…

  3. je n’ai toujours pas lu cet auteur mais j’adore l’entendre parler, je la trouve toujours très vraie et authentique. Il faut que je m’y mette! A peu de chose près, c’est ma génération aussi !

  4. J’avais beaucoup aimé « Les gens dans l’enveloppe » et « Les vies extraordinaires d’Eugène ». J’ai prévu de lire ce dernier roman.
    Isabelle Monnin devait venir dans une librairie d’Angers en fin d’année 2017, mais le rdv a été annulé. J’espère que ce n’est que partie remise. J’y serai allée même sans avoir lu le roman. J’aime beaucoup l’écouter parler, elle dégage beaucoup de douceur et de sensibilité.

    1. J’espère avoir la chance de la rencontrer un jour ! Je l’ai entendu à La Grande Librairie et c’est François Busnel qui m’a énervée car il raconte des évènements qui se déroulent dans la deuxième partie du livre. Grrrr !!!!

    1. Merci ! Les souvenirs ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre mais la nostalgie de l’enfance, elle, est commune je crois. Tout comme les désillusions.

  5. J’ai vécu les mêmes choses même si mon enfance était dans les années 70, c’était plus l’adolescence pour moi dans les années 80. Pourtant je ne suis pas tenté, pas plus quepour son précédent roman, dans son enveloppe si je puis dire.

  6. Ah c’est très intéressant parce que c’est un coup de cœur pour moi mais j’avais peur que ce soit très générationnel. Je suis contente de voir que non (et nul besoin d’être fan de Renaud pour aimer non plus).

    1. Les souvenirs ne sont pas les mêmes mais les sujets abordés sont universels. Pour cette raison, les lecteurs conquis ne sont pas uniquement ceux de la génération de l’auteure.
      Sinon, j’aimerais bien savoir ce que Renaud pense de ce roman…

  7. rhoooo… j’en avais déjà très envie en te lisant sur FB, mais là, tu finis de me convaincre complètement! Je vais me mettre en quête!
    Moi aussi grande grande fan du chanteur énervant!
    Isabelle Monnin m’avait énormément touchée avec « Les vies extraordinaires d’Eugène » et j’avais aussi beaucoup aimé « Les gens dans l’enveloppe »!

    1. Je n’ai pas lu « Les vies extraordinaires d’Eugène » et je crois bien qu’il va falloir que je me mette en quête de ce roman…

  8. J’avais adoré « les gens dans l’enveloppe » et je suis passée complètement à côté de celui-ci qui a été un abandon de lecture, c’est fou non ? Surtout quand je lis ton billet enthousiaste.

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