Salina : les trois exils – Laurent Gaudé

Dans une contrée désertique, un cavalier venu d’ailleurs approche des cases du clan Djimba. On l’entend arriver de loin : il porte dans ses bras un bébé dont les pleurs envahissent l’air. Tout le village se rassemble pour observer l’homme qui dépose le nourrisson à terre et repart sans un mot. C’est peut-être un enfant-malheur, donné comme offrande pour éviter que le pire ne s’abatte sur les siens.

Sissoko Djimba, le chef du clan, a peur de la malédiction et refuse d’accepter cet enfant. Sous le soleil ardent, le vent et la poussière, le nouveau-né pleure une journée entière sans jamais s’épuiser. Tous les habitants restent immobiles et le regardent, attendant que son souffle s’éteigne à jamais. Les hyènes arrivent avec le jour qui décline. C’en est trop pour Mamambala qui recueille la petite fille et la prénomme Salina, en référence au sel de ses larmes.

Jamais Salina ne sera acceptée par le clan. Les Djimba la considèrent comme une étrangère qu’ils peuvent soumettre à leur guise. Mamambala la protège jusqu’à ce qu’elle devienne une femme mais ensuite, elle ne peut plus rien pour elle. Salina subit les pires atrocités, connaît trois exils mais garde toujours la tête haute et n’a de cesse de se venger de cette vie qu’on lui a volée. C’est une héroïne tout droit sortie d’une tragédie antique. On pense à Antigone, forcément.

L’histoire de Salina, c’est son fils, Malaka, qui la raconte après sa mort à la manière d’un conte mythologique, d’une épopée. Ainsi, il permet à la vie de cette femme de perdurer, de ne pas tomber dans l’oubli. Si son récit est convaincant, le cimetière ouvrira ses portes et offrira enfin à Salina le repos qu’elle mérite. Mais on ne sait jamais tout de la vie de l’autre et Malaka s’interroge sur la manière de raconter celle qui n’est plus là. Questionnement qui rejaillit sur le lecteur…

Salina est un récit qui entre en raisonnance avec l’actualité. L’arrivée de l’autre, de l’étranger, fait peur car elle est vécue comme un malheur potentiel. On ne saura jamais d’où vient l’héroïne de ce roman tragique. Connaître son histoire la rend cependant plus proche. De la même manière que raconter la trajectoire de vie des réfugiés permet de les considérer autrement.

Encore une fois, on ne peut que saluer le style envoûtant de Laurent Gaudé. Sa manière de raconter le pire tout en laissant la place à la lumière, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, de proposer une réflexion sur notre monde à travers une histoire venue d’ailleurs, tout cela est à savourer précieusement.

GAUDÉ, Laurent, Salina : les trois exils, Actes Sud, 2018.

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