Mémoire de fille -Annie Ernaux

Annie Ernaux fait partie de ces très rares écrivains dont j’achète les romans sans même savoir de quoi il est question. Dans Mémoire de fille, je savais qu’elle parlait de sa première expérience sexuelle, rien de plus. Avec un autre auteur, je me serais peut être méfiée du sujet. Avec elle, je savais que je pouvais y aller les yeux fermés.

Longtemps, Annie Ernaux a essayé d’écrire ce livre sans jamais y parvenir. Ce qui s’est passé cet été là, et surtout la façon dont cela s’est déroulé, est un tel objet de honte qu’il est difficile d’en parler ou d’écrire de manière directe sur le sujet.

Celle qui s’appellait alors Annie Duchesne, et qu’Annie Ernaux appelle dans ce texte « la fille de 58 » ou « elle », est tombée amoureuse de H., le moniteur-chef de la colonie de vacances dans laquelle elle travaillait cet été là. Ils ont passé la nuit ensemble, elle a découvert à quoi ressemblait un sexe d’homme, et le lendemain, il l’a rejetée pour une autre. Cette autre, c’est la fille parfaite pour Annie Duchesne. Elle est élégante et exerce le métier d’institutrice. Pour la fille d’épicier-cafetier, elle est le symbole de la réussite sociale, un idéal à atteindre.

La fille de 58, 10 avant mai 1968 et la libération sexuelle, s’est alors laissée aller dans les bras d’autres hommes. Des hommes qui lui étaient tous indifférents. Dans sa tête, il n’y avait qu’ H. A la colonie, elle devient la risée des autres moniteurs, la fille facile, la putain. Mais elle s’en moque et suit son chemin. Ce n’est qu’une fois la rentrée passée, alors qu’elle a quitté l’école religieuse d’Yvetot pour le lycée Jeanne d’Arc de Rouen, qu’elle prend du recul sur son comportement et que la honte l’envahie.

Comme toujours avec Annie Ernaux, chaque phrase, chaque mot, chaque verbe, chaque adjectif est choisi avec soin. La mémoire ne sert qu’à donner l’image la plus proche possible de la réalité. Il est souvent nécessaire de relire plusieurs fois certains passages pour en saisir toute la portée. L’auteur nous donne quelques clés, faisant ça et là quelques remarques sur son travail d’écriture.

Les va-et-vient incessants entre le passé et le présent donnent à Mémoire de fille une dimension vraiment intéressante. On mesure tout l’écart qu’il y a entre la société de la fin des années 1950 et aujourd’hui. Mais on observe surtout comment cette première expérience sexuelle a été un évènement marquant dans la vie d’Annie Duchesne et a influencé l’évolution et les choix de vie de celle qui deviendra quelques années plus tard Annie Ernaux. Un roman qui fait désormais partie de mes indispensables !

 ERNAUX, Annie, Mémoire de fille, Gallimard, 2016.

Le vrai lieu – Annie Ernaux

Le vrai lieu est la retranscription d’entretiens entre Annie Ernaux et Michelle Porte pour le réalisation d’un film documentaire diffusé à la télévision en 2013. Ces interviews ont eu lieu dans les lieux de la jeunesse de l’écrivain (Yvetot, Rouen) mais aussi dans celui de sa vie actuelle (Cergy).

L’auteur revient sur certains de ses livres et explique longuement son rapport à l’écriture. Ses propos permettent de mieux comprendre l’ensemble de son oeuvre ainsi que les liens entre sa vie privée et ses romans.

 « J’ai cette certitude que les choses qui m’ont traversées ont traversé d’autres gens. ça me vient de la lecture, du fait que dans la littérature j’ai trouvé des choses pour moi. » p.74

« La littérature n’est pas la vie, elle est ou devrait être l’éclaircissement de l’opacité de la vie. » p. 84

Le vrai lieu est un texte que je ne conseillerais pas à ceux qui ne sont pas familiers de l’auteur. Pour ma part, je ne connais pas tous ses livres -elle en a écrit une vingtaine environ- mais presque tous ceux que j’ai lus m’ont marquée parce que, comme elle le dit très justement, j’y « ai trouvé des choses pour moi« . Je n’expliquerai pas lesquelles ici, ce serait trop long et surtout trop intime mais il y a une certaine connivence entre ce qu’elle écrit et que je ressens.

Annie Ernaux a l’art de pointer du doigt ce qui fait mal et de mettre des mots justes sur des sentiments inavoués ou inavouables. Les textes qui m’ont le plus touchée sont d’ailleurs ceux dans lesquels elle raconte son enfance, son adolescence puis sa vie de jeune adulte. Là ou certains lecteurs ne voient que de la noirceur, je ne vois que vérité et lucidité.

ERNAUX, Annie, Le vrai lieu, Gallimard, 2014.

La place- Annie Ernaux

Après le décès de son père, Annie Ernaux ressent le besoin de raconter la vie de celui-ci. Avec un écriture trés distanciée , froide même, elle décrit « une vie soumise à la nécessité » (p. 11) à Yvetot en Seine-Maritime.

Ouvrier agricole puis dans une usine, il réussit à acheter un petit café-épicerie grâce à ses économies. Sa femme tient les comptes et l’épicerie. Lui s’occupe du reste. C’est une ascencion sociale sans en être une. Les parents d’Annie Ernaux ne sont plus ouvriers mais ne gagnent pas assez d’argent pour appartenir vraiment au monde des commerçants du centre ville. Les loisirs ont peu de place dans leur vie. Le quand dira t-on par contre prime plus que tout. Et le travail aussi.

« Devant la famille, les clients, de la gêne, presque de la honte que je ne gagne pas ma vie à dix-sept ans, autour de nous toutes les filles de cet âge allaient au bureau, à l’usine ou servaient derrière le comptoir de leurs parents. Il craignait qu’on me prenne pour une paresseuse et lui pour un crâneur. Comme une excuse : « On ne l’a jamais poussée, elle avait ça dans elle ». Il disait que j’apprenais bien, jamais que je travaillais bien. Travailler, c’est seulement travailler de ses mains. » p. 41

J’ai reconnu dans le récit d’Annie Ernaux des phrases que j’ai entendues pendant mon enfance ou mon adolescence -« des gens pas fiers » p. 26 ou « on est des gens de revue » p.44- mais aussi des remarques ou des réflexions que j’ai pu observer autour de moi.

« Voie étroite, en écrivant, entre la réhabilitation d’un mode de vie considéré comme inférieur, et la dénonciation de l’aliénation qui l’accompagne. Parce que ces façons de vivre étaient à nous, un bonheur même, mais aussi les barrières humiliantes de notre condition (conscience que « ce n’est pas assez bien chez nous »), je voudrais dire à la fois le bonheur et l’aliénation. Impression, bien plutôt, de tanguer d’un bord à l’autre de cette contradiction. » p. 27

Le regard que porte Annie Ernaux sur son milieu d’origine est à la fois dur et lucide. Le lecteur comprend bien toute la distance qui s’est créée entre son père et elle quand elle a commencé à faire des études. Qu’elle le veuille ou non, à partir de ce moment là, elle évolue dans un autre milieu et ne fait plus partie du même monde.

Je ne suis pas de la même génération qu’Annie Ernaux, elle pourrait être ma mère voire ma grand-mère, mais je comprends trés bien tout ce qu’elle explique dans La place. Les choses ont évolué depuis les années 1950 mais on trouve encore des traces de tout cela aujourd’hui.

La place fait partie des rares romans que j’ai relu. Ce simple constat est pour moi le reflet de toute l’adimration que j’éprouve vis à vis de ce texte et de son auteur.

Ernaux, Annie, La place, Folio, 2004.

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