Le groupe – Jean-Philippe Blondel

Ils sont dix. Dix élèves de Terminale et deux profs, Françoise Roussel qui enseigne l’anglais et Marion Grand, prof de philosophie, à se réunir une heure par semaine pour se mettre dans une bulle et écrire. C’est Marion qui est à l’initiative de cet atelier d’écriture. François, double de l’auteur, est écrivain et jusqu’ici il n’avait jamais mélangé ses deux métiers. Sa collègue réussit à le convaincre de franchir le pas.

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Une photo, quelques mots #39

© Claude Huré

Prendre la parole en public ou s’adresser à un inconnu lui avait toujours demandé un effort considérable. Ses mains tremblaient, il bafouillait et la sueur perlait sur son dos. Je crois qu’au fond de lui, il se sentait inférieur aux autres. Et, même s’il savait que cette idée était fausse et ridicule, il n’arrivait pas à la combattre.

Dès son plus jeune âge, il s’était pourtant abreuvé de mots. Ceux de Prévert, Brel ou Brassens d’abord. Puis ceux des grands auteurs de la littérature française. Maman ne comprenait pas qu’il reste enfermé dans sa chambre pendant des heures à écouter des disques ou lire des romans alors qu’il y avait tant de choses à faire dehors. En plus, cela ne lui était d’aucun secours quand il fallait qu’il récite une poésie ou présente un exposé en classe par exemple.

Souvent, il recopiait de sa belle écriture certains passages de ses romans préférés dans des cahiers. Après sa mort, je les ai retrouvés, soigneusement rangés dans son secrétaire. Il y en avait aussi quelques uns plus gros que les autres que j’ai feuilletés machinalement. Je suis incapable de vous dire pourquoi je me suis attardé dessus ni comment j’ai compris que ces mots là, c’était lui qui les avait écrits.

Ce qu’il n’arrivait pas à dire, il l’écrivait et avec une bien jolie plume en plus. L’écriture avait été son arme la plus fidèle et je ne l’avais jamais su. Aujourd’hui, il ne me reste plus qu’à lire ses cahiers pour découvrir qui était véritablement mon frère.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots #38 : Le miroir aux alouettes

© Julien Ribot

Samedi, 16h. Le frigo est plein, la maison propre et le linge repassé. Les inévitables corvées du week-end sont enfin terminées. Thomas est parti avec Mathis au foot. Je décide de profiter de ce rare moment de solitude pour boire un thé et faire une pause. De la fenêtre de la cuisine, j’observe la campagne alentour. Le temps est gris, il fait froid, la végétation dort encore et il n’y a pas âme qui vive. Même les oiseaux sont aux abonnés absents. Pourtant, c’est beau et je me sens bien ici.

Le petit bip de mon téléphone portable m’indique un nouveau message et me sort de mes pensées. Non, je n’ai pas besoin de nouvelles chaussures, même à -30%. Poubelle ! Un petit tour sur Facebook par automatisme et je découvre que Steph est en week-end à Strasbourg. Julie, comme d’habitude, s’extasie sur les prouesses artistiques de sa petite dernière. Nina, elle, a pris un café en terrasse. Avec un homme sans doute car sur la photo, on aperçoit un avant-bras poilu. C’est certainement son nouveau mec…

Et moi, qu’est-ce que je pourrais montrer ? Ma tasse de thé et mon sachet Lipton ? Les crampons maculés de boue de mon fils quand il va rentrer ? L’arbre triste que j’observais tout à l’heure ?

Je préfère regarder les autres s’agiter en silence. Parfois, je clique sur j’aime pour marquer mon intérêt. Je commente le plus souvent dans ma tête et, je dois bien l’avouer, je me sens un peu voyeuse quand je traque une information nouvelle sur la vie privée d’un des mes contacts. Mais ça, je ne l’avouerai à personne.

Je ne sais pas me mettre en scène. Ou plutôt, non, je refuse de le faire. J’ai eu un parfum Chanel pour mon anniversaire et hier soir, nous avons dégusté un délicieux plateau de fruit de mer au restaurant. Il aurait suffit que je sorte mon iphone et en quelques secondes, le tour était joué. Avec un bon filtre et un petit recadrage, même pas besoin de faire trop attention à la lumière ou à la bouteille d’eau qui gâche l’arrière plan.

Mais la réalité de ma vie, ce n’est pas cela. Et le miroir aux alouettes, je préfère le regarder de loin plutôt que de le faire briller.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots #37 : Il y a quinze ans

© Ada

Il y a quinze ans, je suis venue dans cette région en vacances. On avait emprunté la voiture de mon père. 2000 kms en deux jours dans la Renault Espace verte, la clope au bec et la musique à fond. Quelques heures de sommeil sur un parking d’autoroute. Des restes de sandwichs sous vide et des chips écrasées au sol. L’impression d’être enfin libérés du carcan familial. A nous les soirées arrosées entre copains, les nuits passées à refaire le monde et les journées à comater sur la plage.

Il y a quinze j’étais avec G. depuis deux ou trois ans. Sans lui, j’avais l’impression que je n’étais rien. Mon présent, c’était lui. Mon futur aussi, forcément. Je me sentais incapable de vivre seule, de faire mes propres projets. Je crois que je ne savais même plus ce que moi, S., j’avais vraiment envie de faire dans ma vie. J’avais complètement arrêté le sport, moi qui en faisait tous les jours jusque là. Ce lieu de vacances, c’est lui qui l’avait choisi et, comme d’habitude, j’avais suivi.

Il y a quinze ans je savais bien que nos fréquentes engueulades et le peur qui me tordait le ventre n’étaient pas normales. Mon horizon était gris et nuageux mais cela faisait partie de mon quotidien depuis tellement longtemps que je vivais avec. Quand on arrivait à parler, on se faisait des promesses. Je faisais des efforts que je n’aurais jamais dû faire, j’avais l’espoir que la situation s’améliore et que ça finisse par aller mieux. Je passais des heures à en discuter avec mes copines et je repoussais chaque jour la décision que j’aurais dû prendre depuis longtemps.

Il y a quinze, je n’aurais jamais pensé revenir dans cette région, louer une chambre tout en haut d’un hôtel de luxe et passer la nuit à faire l’amour dans les bras d’un autre. Un autre qui ne m’impose pas ses choix et avec qui la vie semble si simple.

Il y a quinze ans, j’avais vingt ans et je ne savais pas ce qu’était le bonheur.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots #36 : La ratatouille

© Julien Ribot

Quelques dribles, quelques passes sur le terrain de basket du quartier et Valérie se retrouve à terre, pleurant de douleur. Pratiquer ce genre d’activité avec les ados dont elle s’occupe fait partie de son métier et ça lui plaît. Cette fois-ci, elle aurait pourtant mieux fait de s’abstenir. Là voilà immobilisée avec interdiction formelle de poser le pied au sol. On ne rigole pas avec une rupture du talon d’achille…

La vie à la maison est un peu compliquée. Sébastien doit tout gérer seul et il n’est pas habitué à cela. Les enfants, le ménage, les courses, il s’y perd un peu. Ce matin, muni de la liste de courses faite par sa chère et tendre, il se rend au marché pour acheter quelques fruits et légumes. Les courses au drive ça va bien cinq minutes mais il n’y a rien de meilleur que les produits frais des producteurs locaux.

Valérie a prévu de faire une ratatouille. Sur une jambe, c’est du sport mais elle a bien l’intention de faire un peu de cuisine. Rester affalée toute la journée sur le canapé en attendant les séances de kiné, elle en est incapable.

Au retour de Sébastien, elle déballe les sacs sur la table de la cuisine : des pommes, du raisin, deux poivrons, un oignon, des tomates, une aubergine et trois concombres. Mais pas de courgettes. Bizarre se dit-elle…. Avant de comprendre et d’éclater de rire.

Sébastien avait confondu les courgettes avec les concombres.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots #35 : Deuxième génération

© Julien Ribot

Je me souviens très bien du jour où le précipice s’est ouvert sous mes pieds. J’avais dix-huit ans, des projets plein la tête et, il faut être honnête, le monde tournait autour de ma petite personne. 

Ce soir là, il avait bu plus que de raison. Alors que l’on refaisait pour la énième fois l’histoire familiale sous le ciel étoilé du mois d’aôut, les mots lui ont échappé. C’est toujours comme cela avec lui. Une phrase ou deux pas plus. Il faut les attraper au vol et se débrouiller avec. Il en avait trop dit. Je ne pouvais plus nier ce que je pressentais depuis longtemps. Le secret ne suintait plus, il sortait par tous les pores de la peau.

Le plus difficile était de ne pas hurler pour connaître la vérité, toute la vérité. Les quelques bribes à ma disposition alimentaient mon imagination. Je tentais de comprendre l’incompréhensible. La haine m’avait envahie.

J’ai mis du temps à reconstituer les pièces du puzzle et à comprendre le rôle de chacune d’entre elles. J’ai mené ma petite enquête comme j’ai pu. Les discours étaient confus, contradictoires. L’oubli était un moyen de se sauver. En apparence seulement, mais cela je ne l’ai compris que bien plus tard.

J’ai lu aussi, beaucoup lu. Les livres de Boris Cyrulnik d’abord. Sur l’après, sur les conséquences d’un secret de famille pour la première, la deuxième et parfois même la troisième génération. Je suis ensuite passée aux romans. Je ne pouvais m’empêcher de dévorer toutes les fictions dans lesquelles le secret tenaient une place, même infime.

Aujourd’hui, j’ai refermé la porte derrière toute cette histoire. Parce que je ne connaîtrais jamais la vérité. Parce qu’on ne peut pas refaire le passé. Parce que la meilleure des réponses est d’aller de l’avant.

C’est peut être cela la maturité.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots #34

– Maman, on va à la mer ?

Combien de fois ai-je prononcé cette phrase ? Dès les premiers beaux jours, je n’avais que cela en tête. Construire des châteaux, ramasser des coquillages ou des morceaux de bois blanchis par la mer, sauter au dessus des vagues, plonger la tête dans l’eau et la ressortir en riant, sentir le sel sur ma peau. Le soir après l’école, le mercredi après-midi, le week-end. J’y aurais passé mes journées si j’avais pu.

Je ne mesurais pas ma chance. Si mes parents refusaient de m’y emmener, je boudais. Un vrai enfant gâté ! Ma mère me disait souvent que vivre en bord de mer n’avait pas de prix. Ce n’est qu’une fois étudiant, installé à Bordeaux, que j’ai réellement compris ce qu’elle voulait dire. M’asseoir en haut de la dune, même pour cinq minutes, écouter le bruit des vagues, plisser les yeux devant l’immensité de l’océan, remplir mes poumons d’air iodé, j’en rêvais souvent. C’est en hiver, les jours de tempête, que le manque était le plus cruel. La colère des flots me lavait de tout. Trouver l’apaisement ailleurs m’était impossible.

Les années ont passé, j’ai fait ma vie en ville et je ne retournais en bord de mer qu’en de trop rares occasions. J’ai appris à vivre sans mais elle avait tout de même une place privilégiée dans mon coeur. Je me promenais parfois en pensées sur les plages de mon enfance pour me ressourcer. Au fond de moi, j’ai toujours su que ma place était à côté d’elle et que j’y repartirai un jour.

A l’aube de mes 86 ans, ce moment tant attendu arrive enfin. Je vais fermer les yeux pour ne plus les rouvrir. Mon fils m’en a fait la promesse, dans quelques jours je la retrouverai. Pour l’éternité.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Johanne

Johanne passe tous les jours devant ce magasin de jouets. Elle n’y prête guère attention, sa fille est adolescente maintenant et elle n’a plus d’enfant dans son entourage. Elle préfère prendre le trottoir d’en face et s’arrêter devant la vitrine du libraire. Nicolas, lui fait un petit coucou quand il l’aperçoit. Johanne est une cliente fidèle. Souvent, elle entre juste pour lui dire bonjour et ressort avec un sac un peu plus lourd.

Pourquoi a t-elle préféré passer devant chez T’es cap de jouer aujourd’hui ? C’est la couleur de ces jolis moulins à vent qui a attiré son oeil peut être. Ou bien le bruit du vent qui s’engouffre dans le plastique et le fait tourner. Tourne tourne petit moulin / Frappent frappent petites mains… La comptine tant de fois entendue et tant de fois chantonnée lui revient en mémoire. Cette époque là est bel et bien révolue. Un parfum de nostalgie plane dans l’air. Johanne est comme aimantée par cette vitrine.

Elle se sent bête, elle n’a aucune raison de rester plantée là. Elle traverse la rue pour aller se réfugier de l’autre côté. Les mots et les histoires des autres, quel délice ! Elle s’apprète à ouvrir la porte de chez Nicolas puis se ravise et revient sur ses pas. Elle sort quelques pièces de son porte-monnaie, refuse le papier cadeau que la vendeuse lui propose et rentre chez elle. Le petit moulin trouve sa place dans le pot de fleurs du balcon, celui que Johanne peut voir quand elle est assise sur son canapé.

A son entourage qui lui demande les raisons de la présence de ce jouet chez elle, elle répond de manière évasive.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Vive les vacances !

© Vincent Héquet

4 juillet 2015, 5h00 du matin.

-Papa, maman, on y va !

D’habitude, les sortir du lit à 7h pour aller à l’école est une vraie corvée. Aujourd’hui, ce sont eux qui réveillent leurs parents. Ils sont pressés de partir en vacances !

Une douche, un petit-déjeuner avalé en vitesse et toute la famille embarque à bord du monospace direction les Landes. Ces vacances, ils en rêvent depuis qu’ils ont réservé un mobil-home au camping de La Pointe. C’est la promesse de soleil, de farniente et de jeux sur la plage.

Les huit heures de route qui séparent la Normandie de la côte landaise sont longues. Dehors, il fait chaud mais heureusement, il y a la clim’. Les enfants regardent un DVD -comme ça, au moins, ils ne se chamaillent pas- et les parents se relaient au volant pour ne pas perdre de temps.

A peine arrivés, ils s’installent vite fait, enfilent un maillot de bain et se dirigent vers la plage pour piquer une tête et se rafraîchir. La plus proche du camping n’est pas surveillée mais il est déjà tard et de toute façon, ils ne resteront pas très longtemps.

Le contact de l’eau est vivifiant. Les enfants jouent dans les vagues et plongent dedans juste avant qu’elles ne cassent. Les parents sont là, à côté. Ils profitent de l’instant présent.

Arthur sent soudain un fort courant qui lui fait perdre pied et l’éloigne du bord. Il essaie de nager mais lutte en vain. Son père tente de le rejoindre. Le courant est plus fort et les entraîne vers le large. Ils se débattent, s’essoufflent et s’épuisent.

Alertés par les cris, les surfeurs locaux leur portent secours et les ramènent au bord sur leur planche. Contrairement à d’autres, Arthur et son père ont de la chance. Ils n’apparaîtront pas dans la rubrique faits divers du journal Sud-Ouest.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Sur le chemin

© Julien Ribot

Pierre quitte la maison sur un coup de tête, sans vraiment réfléchir à ce qu’il fait. Après une journée encore bien chargée, il a besoin de se vider l’esprit et de prendre l’air. Ses pas rapides le conduisent au bord du lac. L’eau a toujours eu sur lui un effet apaisant. Si on avait été en été, il aurait sans doute ôté ses vêtements et piqué une tête mais là, le froid est vif. Il écoute les bruits de la nature et observe les arbres, racines solidement ancrées dans le sol et tête dans les nuages. Son rythme ralenti. Sa marche se fait plus calme, plus sereine, sans qu’il s’en rende compte. Il repense à ces derniers mois.

Au début, les gens étaient compatissants et lui demandait souvent comment il allait. Puis la question est devenue une simple formalité et les mots se sont faits de plus en plus rares. Ils ont oublié. Pas lui. Pour combler le vide et la solitude, il s’est agité dans tous les sens. Sa To do list est devenue son plus fidèle compagnon. Prendre rendez-vous chez le dentiste, faire les courses, envoyer une carte pour l’anniversaire de Naïa, nettoyer la maison, passer à La Poste chercher un recommandé, faire du tri dans les placards, trouver de nouvelles baskets pour la miss, etc. A chaque fois qu’il accomplit une tâche, il la raye avec soulagement. Mais dès que la liste s’amenuise, il s’empresse d’ajouter de nouvelles lignes, histoire de s’assurer qu’il n’aura pas le temps de se poser et de penser.

Pierre a toujours su que l’instinct de vie tapi au fond de lui serait le plus fort et se réveillerait un jour. Il lui fallait du temps, c’est tout. Le moment est venu de passer à autre chose. Ces quelques heures de marche lui ont fait du bien. Il rentre chez lui et allume le feu de cheminée pour se réchauffer. Un verre de vin à la main, il s’assoie sur le canapé et regarde ses To do list prendre des teintes jaune orangé avant de s’envoler en fumée.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

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