Partir, revenir, rester – Ludovic Lecomte

Habituellement, le lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leiloona mais malheureusement, cela fait deux semaines que je n’ai pas écris un mot. La vie défile trop vite, je n’ai pas le temps de grand chose et je viens de me rendre compte que si je ne prenais pas le temps de me poser, ce n’était sans doute pas innocent…. Ainsi va la vie !

Aujourd’hui j’ai donc décidé de vous parler d’un recueil de nouvelles qui a un lien particulier avec cet atelier. Ludovic Lecomte, l’auteur, est un fidèle de ce rendez-vous hebdomadaire. Il a étoffé, amélioré, enrichi certains de ses écrits pour en faire de vraies nouvelles et s’est lancé dans l’aventure de la publication. Je suis loin d’être une adepte de la lecture de textes courts mais quand Ludovic m’a proposé un exemplaire de son livre, je n’ai pas pu refuser.

Les quatorze nouvelles de ce recueil sont liées entre elles par les personnages qui ont tous un lien plus ou moins proches les uns par rapport aux autres. Ils se connaissent ou se croisent, tout simplement. Chaque texte a d’ailleurs pour titre un prénom.

La tonalité est nostalgique, tendre, triste ou émouvante. Il est question de la vie, de la mort, de la nostalgie de l’enfance, de l’amour.  La campagne normande (pas la mienne mais elle y ressemble !) est le cadre privilégié et les personnages sont des gens simples comme je les aime.

Je me suis retrouvée dans cet univers, dans ces personnages ou dans certains des propos et j’ai vraiment passé un agréable moment de lecture.

Dans la dernière page, Ludovic remercie Leiloona « qui provoque mieux que quiconque l’envie […] d’écriture qui libère ». J’avais envie d’écrire depuis longtemps, je nosais pas me lancer et cet atelier a été un déclencheur pour moi. Alors merci Leiloona, merci Ludovic et merci à tous, participants ou simples lecteurs pour vos mots qui réchauffent le coeur.

Guerrière

©Marion Pluss

Dans dix minutes, j’ai rendez-vous avec lui. Mon moral ressemble aux montagnes russes depuis quelques jours.

Je vais y arriver, je vais lui dire ses quatre vérités à ce connard de misogyne. Même si c’est lui qui décide ici, même si c’est lui le chef. Ce n’est plus possible de se laisser marcher sur les pieds comme ça. Je fais mon boulot aussi bien, voire même mieux parfois, que mes collègues hommes alors il va arrêter ses sous-entendus. Je respire. Un, deux, trois, quatre, je gonfle mon ventre. Un, deux, je bloque ma respiration. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, j’expire par paliers. Je répète cet exercice plusieurs fois.

Ouf, ça va un peu mieux.

Comment je vais réagir quand je serai face à lui ?

Les larmes me montent aux yeux. Et merde ! Non, je ne vais pas craquer, je ne vais pas chialer. Ni maintenant, ni pendant l’entretien, ni après. Vite, reprendre la respiration ventrale et visualiser la scène. Je suis dans son bureau. Il me parle, fait le bilan de l’année écoulée et fixe les objectifs pour celle à venir. Son sourire n’est pas franc, son humanité forcée. La remarque acerbe arrive, comme d’habitude quand il n’y a pas de témoins. Cette fois-ci, je ne m’efface pas. Je ne suis plus transparente. Je lui réponds calmement mais fermement.

Il est l’heure. J’entre dans son bureau pour de bon. Mes mains sont moites, l’angoisse me colle à la peau, mon esprit est flou. Je suis une guerrière, issue d’une lignée de guerrière. Je ne suis pas seule. Ces phrases raisonnent au plus profond de moi. Je l’écoute parler jusqu’à ce qu’il prononce la phrase de trop. Un déclic se produit. Mon esprit devient plus clair. Je me redresse dans mon siège.

-Oui, tu as raison, Stéphane, une femme ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour faire ce travail. D’ailleurs, tu vas bientôt pouvoir recruter un homme. Voici ma lettre de démission. Au revoir.

Je referme la porte calmement. J’ai envie de hurler. Le poids qui me pesait sur les épaules s’est enfin envolé.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Au fond du gouf

© Diane

Le gouf. La première fois que j’en ai entendu parler, j’ai cru que la personne qui était en face de moi, un peu mythomane sur les bords, me racontait encore une de ces salades dont elle avait la spécialité. Blonde, tirée à quatre épingle et un peu salope à ses heures, il fallait toujours qu’elle invente des trucs incroyables pour se mettre en valeur. Comme si ses jolies robes décolletées laissant transparaître son string en dentelle ne suffisaient pas !

Un canyon sous-marin au large du port de Capbreton, il ne faut pas exagérer quand même, ça se saurait. Et pourquoi pas les grands canyons du Colorado pendant qu’on y est !

Mais pour une fois, Miss C. avait raison. Et en plus elle n’exagérait même pas. A seulement 200 ou 300 mètres du large, il y a bien un truc incroyable dont on n’entend jamais parler. On ne peut pas le voir ni en diffuser des images alors, forcément !

Le gouf, c’est le refuge des pêcheurs par gros temps . C’est ce qui permet l’existence de la Nord, cette fameuse vague bien connue des surfeurs. C’est là où vivent des poissons dont on ne soupçonne même pas l’existence. C’est les Pyrénées sous la mer. C’est une merveille de la nature. C’est un lieu mystérieux, rempli de légendes toutes plus improbables les unes que les autres.

C’est aussi une cicatrice. Celle de ma Harley et de toutes les casseroles que j’ai jetées à la mer avec. 

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Dans une autre vie, j’étais biker

© Marion Pluss

Je ne sais pas vraiment d’où me vient cette passion. Mes plus lointains souvenirs remontent à l’âge de trois ou quatre ans, quand le fils de ma nounou m’emmenait faire de la moto sur ça Harley. Dans la côte des canadiens, il faisait toujours une pointe de vitesse et déjà à l’époque je sentais l’adrénaline qui montait. Ma mère a piqué une de ces gueulantes quand elle a su ça ! Je crois qu’elle m’aurait retiré de chez cette nounou si elle avait pu. 

Plus tard, j’ai fait mes premières armes sur des mobylettes avant de m’attaquer aux motos. Je squattais le garage de la maison familiale et démontais les moteurs pièces par pièces. Le premier qui me dérangeait se faisait envoyer chier. J’étais dans mon monde. Je pensais motos, je parlais motos, je vivais motos. Rien d’autre n’existait.

L’atelier et la magasin que j’ai rachetés m’ont permis d’en vivre. Mais ce que j’adorais pas dessus tout, c’était les concentrations entre potes. Les cheveux au vent, les grands espaces, le souffle court, le bruit des moteurs, l’odeur de l’essence, la bière et la clope au bec pendant les pauses. J’en ai organisé des dizaines et des dizaines un peu partout dans le monde. Un vrai bonheur !

Tout cela, c’était avant, dans une autre vie. Aujourd’hui, quand je regarde en arrière, je me demande comment j’ai pu vivre dans la peau d’un tel personnage pendant tant d’années.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Sale journée

© Romaric Cazaux

Me faire balayer la neige, et puis quoi encore ! Et il faut voir sur quel ton elle m’a demandé ça en plus. J’aurais dû lui répondre « chef oui chef » mais je ne suis pas certaine qu’elle aurait apprécié la plaisanterie. Un s’il-vous-plaît et un merci, c’est trop lui demander ?

Comme tous les matins, elle a téléphoné à 8h30 précises pour vérifier si j’étais à l’heure et me donner ses « instructions ». Pendant que je commence à trimer la boule au ventre en espérant qu’elle ne trouvera pas une fois de plus le petit détail qui ne va pas dans mon travail, Madame prend son petit-déjeuner et se pomponne. Elle arrive un ou deux heures plus tard maquillée, coiffée et perchée sur ses talons aiguilles.

Tiens, j’y pense, ces chaussures là, ça glisse facilement sur le verglas. Si j’ajoutais un peu d’eau sur la neige devant l’entrée ? Avec le froid qu’il fait, ça devrait vite geler…

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Une photo, quelques mots

© Kot

Les escaliers craquent, mes sens se mettent en alerte. Ce n’est pas simplement le bois qui travaille. Je suis persuadé qu’il y a quelqu’un dans la maison. Mon coeur bat à toute vitesse. Des pas, ce sont bien des bruits de pas que j’entends. Mon sang se glace, la sueur perle sur mon front.

Mes yeux fixent la clef de la porte fenêtre de la chambre. Vite, l’escalier extérieur. Ils m’ont entendue, ils me poursuivent. Je dévale la rue. Au bout, il y a le port et la mer. Dans l’eau, ils ne pourront pas m’attraper. Leurs pas se rapprochent, mon coeur bat à tout rompre. Je ne peux pas accélérer, je suis foutue.

Soudain, j’entends une voix familière : « Bienvenue sur France Inter si vous nous rejoignez, bon réveil, il est 7 heures. »

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Pour C.

© Julien Ribot

Inès était une belle jeune fille, entourée de nombreux amis. Alors que ses copines étaient toutes en couple ou presque, elle était seule et surtout, se sentait seule. Quand elle a rencontré Jorge, sa vie est devenue plus légère. Ensemble, ils faisaient des choses qu’elle n’aurait jamais osé faire. Paris by night sur un coup de tête, leurs initiales gravées sur un arbre, le Maroc pour ses 20 ans, des soirées à n’en plus finir, un bain de minuit sur la plage déserte de P.

Concilier vie de couple et études n’était pas simple. Les résultats d’Inès ont chuté. Même si elle affirmait le contraire, elle savait bien qu’elle ne travaillait pas assez. Jorge passait le plus clair de son temps chez elle alors ils ont fini par prendre un appartement un peu plus grand ensemble et elle a réussi à trouver un rythme de travail suffisant pour obtenir des résultats corrects.

Les premiers mois, tout se passait bien puis les sujets de discordes sont apparus. Des touts petits riens au début. Une jupe trop courte, un regard un peu trop appuyé sur les seins d’une inconnue, de l’argent dépensé dans des babioles alors que les fins de mois étaient un peu difficiles.

Au fil des semaines, ces petites disputes se sont transformées en véritables sujets de désaccord. Jorge reprochait à Inès de ne pas lui faire confiance et de ne pas le laisser vivre ses rêves. Elle ne supportait plus sa jalousie maladive et ses changements d’humeur permanents. Elle avait besoin de sécurité et de stabilité alors que lui vivait le moment présent sans vraiment se soucier de l’avenir.

Inès avait bien conscience qu’elle n’était plus très heureuse et qu’elle se renfermait sur elle-même mais elle avait peur de se retrouver seule. Aucune de ses copines ne se rendaient compte de ce qui se passait réellement dans son couple. Ses parents, eux, étaient au courant mais il ne lui était d’aucun secours, bien au contraire.

Ce n’est que des années plus tard, quand elle a rencontré quelqu’un d’autre, qu’elle a compris qu’elle avait accepté beaucoup trop de choses à cette époque là. Des choses qui laissent des traces mais qui lui ont permis de se construire et de devenir ce qu’elle est aujourd’hui : une femme heureuse.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Le poids d’une vie

© Romaric Cazaux

Quand je la vois en train de regarder les vitrines des magasins de fringues pour bébés, qu’est-ce qu’elle m’énerve ! Mes épaules et mon dos se crispent. Je n’arrive pas à me détendre, c’est plus fort que moi. Avec le temps, j’ai appris à prendre du recul mais il y a toujours des moments où j’y arrive moins que d’autres. Parce que je suis plus fatiguée, parce que son attitude ou ses mots me prennent aux tripes. C’est là, à l’intérieur de moi, et ça ne veut pas sortir.

On dirait, à l’écouter parler, qu’elle est ouverte d’esprit. Enfin, c’est ce qu’elle essaie de faire croire aux autres parce que moi, je la connais par coeur. A la fin de mes études, je suis partie voyager à travers le monde, sac sur le dos et bombe lacrymo dans la poche. Elle était inquiète. Si c’était pour ma sécurité, j’aurais pu le comprendre. Mais non, pensez-vous ! C’était juste parce je ne faisais pas comme tout le monde. Comme je ne lui demandais pas un centime pour subvenir à mes besoins, elle ne pouvait rien dire. Alors, elle se taisait mais n’en pensait pas moins.

Un peu avant mes trente ans, quand j’ai rencontré Thomas, elle était soulagée. J’allais enfin me marier et avoir des enfants. Le seul hic, c’est qu’on a eu une fille mais qu’on ne voulait pas passer devant le maire et encore moins devant le curé. Au début, elle disait que c’était notre décision. Puis, quand mes deux jeunes soeurs se sont mariées, elle a commencé à me dire « Et vous, quand est-ce que vous vous décidez ? ». C’était dit gentilment  mais c’était dit quand même et je savais très bien qu’au fond d’elle, ça la dérangeait. Tous mes cousins étaient mariés eux aussi. Pas moi. Et en plus, on avait une maison et un enfant alors qu’est-ce qui se passerait s’il arrivait quelque chose à l’un d’entre nous ?

J’ai fini par lui mettre les points sur les i et, comme elle fonctionne souvent par fixations, par lubies, elle a arrêté de m’en parler. Maintenant, c’est le deuxième enfant qu’elle s’est mis dans la tête. Une fois de plus, elle ne me l’a pas dit franchement mais j’ai eu le droit à quelques allusions du genre « puisque je ne serai plus de nouveau grand-mère » ou « puisqu’il n’y aura plus de bébé dans la famille ».

Merde ! Elle me fait chier ! C’est notre choix, notre liberté. Avoir un enfant, c’est pas obligatoire. En avoir un deuxième ou un troisième non plus. 

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Ecrire ou pas ?

© Julien Ribot

Souvent, le lundi, je participe à l’atelier d’écriture de Leiloona. Après avoir longuement hésité, j’ai décidé qu’aujourd’hui, je ne le ferai pas, ou du moins pas comme d’habitude.

La liberté d’expression a été touchée en plein coeur mercredi dernier et j’ai la chance de pouvoir encore m’exprimer. Je devrais donc prendre ma plume mais j’en suis incapable. Je n’aime pas réagir dans l’émotion, me livrer à chaud. Je ne suis jamais à l’aise dans ce genre de circonstances. Quand j’aurai digéré tout ça, les mots viendront peut être mais ils me paraîtront toujours bien fades… 

Certaines choses sont encore confuses dans mon esprit. J’ai besoin de réfléchir, de prendre du recul. Pas par rapport à l’évènement en lui-même, bien entendu. Mais par rapport à toutes ces réactions que je ne peux pas comprendre, par rapport à notre société, à notre avenir.

Je passe mon temps sur les réseaux sociaux, je lis des articles de fond sur les sites des journaux, j’écoute France Inter. Et je cogite, j’essaie de comprendre, d’exercer mon esprit critique. Je ne vous livrerai rien de mes réflexions ici. Je n’ai pas envie de faire débat ou polémique. Et puis, la question est beaucoup trop complexe pour être réduite à un simple billet de blog.

En attendant, je vais essayer de continuer à faire de mon mieux au travail pour former de futurs citoyens éclairés. Notre tâche est immense et loin d’être aisée mais d’une importance capitale.

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