Refuges – Annelise Heurtier

Mila, une jeune italienne, vient passer ses vacances avec ses parents à Lampedusa, l’île de son enfance. Depuis qu’elle a perdu son frère et que sa mère a sombré, la famille n’est jamais revenue dans ce lieu paradisiaque. Mila se souvient des bons moments passés en compagnie de sa grand-mère et espère retrouver un peu de bien être et de sérénité sur l’île.

Ses parents ont décidé de donner un coup de neuf à la maison en repeignant les murs. Pour elle, pas question de rester avec eux, l’ambiance est bien trop triste. Elle préfère parcourir l’île à vélo, seule, s’arrêtant ici où là au grè de ses envies.

Par l’intermédiaire d’une connaissance commune, Mila rencontre Paola, une jeune fille de son âge qui travaille sur l’île tous les étés. Cette dernière a l’air heureuse, épanouie et sûre d’elle. Mila aimerait bien être pareille.

Parallèlement à l’histoire de cette adolescente, on découvre celles de migrants ayant fuit l’Erythrée pour rejoindre l’Europe. Lampedusa est un endroit tristement connu aujourd’hui en raison de sa situation géographique stratégique pour ceux qui espèrent une vie plus décente sur le vieux continent. A l’époque où ce déroule cette fiction, en 2006, les médias en parlaient encore peu.

Les jeunes hommes dont il est question ici ont une rage de vivre incroyable et sont prêts à tout pour parvenir à leurs fins. Ont-ils vraiment d’autres choix ? La vie qu’ils mènent depuis leur naissance dans la Corne de l’Afrique n’en est pas une…

Comment l’histoire de Mila et celle de ces migrants se rejoignent-elles ? Il vous faudra lire ce magnifique roman jusqu’aux dernières lignes pour le savoir et comprendre pleinement son titre, Refuges.

Le personnage de Mila est attachant. Pleine de doutes et de désespoir, on la voit évoluer et s’interroger au fil des pages jusqu’à ce qu’elle trouve enfin son chemin. Quant aux autres personnages, les migrants, ils sont plus nombreux et leurs trajectoires sont moins détaillées mais elles sont évoquées avec pudeur et on en sait suffisament pour imaginer le reste.

J’ai été envoûtée du début à la fin par cette histoire de vie remplie de sensibilité et d’empathie. On referme le livre le sourire aux lèvres et le coeur rempli d’espoir malgré le sujet extrêmement difficile.

« Ugo a arrêté de se détruire, parce qu’il n’espère plus de choses impossibles. Il a compris, nous avons compris, que la seule issue que l’ont ait, c’est de faire avec. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille se résigner, ou faire comme si ça n’existait pas. On fait ce qu’on peut faire avec nos moyens. » p. 222

HEURTIER, Annelise, Refuges, Casterman, 2015.

Eldorado – Laurent Gaudé – Lu par Pierre-François Garel

Le commandant Piracci navigue depuis vingt ans le long des côtes italiennes. Son travail consiste à intercepter les clandestins qui tentent de rejoindre l’Europe à bord de bateaux.

Dans les ruelles de Catane, il sent une présence. Une femme le suit. Il l’invite à entrer chez lui. Cette femme est une migrante qui se trouvait sur un bateau que le commandant Piracci a intercepté quelques temps plus tôt. Elle lui raconte ce qu’elle a vécu depuis son départ de Libye et lui explique les raisons de sa présence auprès de lui. Dès lors, le commandant Piracci n’est plus le même. Une faille s’est ouverte en lui. Il doute et ne supporte plus de faire ce travail.

Dans le même temps, au Soudan, deux frères s’apprêtent à laisser leur mère et à partir pour l’Europe. Très vite, Soleiman se voit confier la lourde tâche de continuer seul vers l’Eldorado : Jamal, malade, est dans l’incapacité de le suivre. Aprés s’être fait battre et pillé de tous ses biens, il croise le chemin de Boubakar, un boiteux et poursuit la route à ses côtés.

Ce récit pourrait ressembler à ceux qu’on entend trop souvent dans les médias depuis de nombreuses années. Mais tout le talent de Laurent Gaudé consiste à incarner la réalité en donnant une âme à ses personnages. Soleiman a des rêves et des raisons de faire route vers l’Eldorado. Rien ni personne ne pourra l’arrêter. Le commandant Piracci poursuit lui aussi sa destinée. Il est en quête d’un sens à sa vie.

A travers ces deux personnages principaux mais aussi toute une galerie de personnages secondaires, Laurent Gaudé montre l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus terrible et de plus beau. Le roman prend parfois des allures de fable, de conte. Un souffle épique emporte le lecteur malgré la dureté des sujets abordés.

Il est bien entendu question d’imigration clandestine mais aussi de la séparation de deux frères, des raisons profondes qui nous poussent à avancer dans la vie, du regard que l’on porte sur l’autre et sans doute de bien d’autres choses encore.

L’interprétation de Pierre-François Garel est magnifique. Elle donne vie aux personnages. Le texte de Laurent Gaudé est tellement profond que j’aurais presque envie de le relire en version papier pour m’attarder sur certains passages et réfléchir aux multiples lectures possibles. Un vrai coup de coeur !

GAUDE, Laurent, GAREL, Pierre-François, Eldorado, Thélème, 2013.

Kotchok : Sur la route avec les migrants – Claire Billet et Olivier Jobard

A l’heure où je lisais les dernières pages de Kotchok, sur la route des migrants des fondamentalistes commettaient des attentats faisant 129 morts à Paris. Je n’avais pas prévu de publier une chronique sur ce livre tout de suite mais aujourd’hui il me paraît important de le faire.

Des réactions entendues ici ou là me font froid dans le dos. Céder à l’obscurantisme et à la peur de l’autre est la pire des solutions. Ce que nous avons vécu vendredi dernier, des hommes et des femmes comme vous et moi le vivent tous les jours. Il n’y a pas besoin de plus d’explications pour comprendre pourquoi ils veulent fuir leur pays.

En 2013, la journaliste Claire Billet et le photographe Olivier Jobard ont suivi la route des plusieurs migrants, de l’Afghanistan jusqu’à la France, se faisant passer eux mêmes pour des clandestins auprès des passeurs. Un petit précision, je trouve que le terme de migrant, utilisé dans ce livre et dans les médias en général, n’est pas adapté à la situation. On peut être migrant sans être clandestin et employer le terme de migrant est à mon sens une façon de minimiser la réalité sans forcément que cela soit intentionnel.

Kotchok, sur la route des migrants retrace les 12 000 kilomètres parcourus et les 6 frontières traversées clandestinement par cinq hommes qui ont fuit leurs pays. Ils mettront presque 120 jours pour relier Kaboul à Paris, entassés dans des véhicules, à marche forcée dans la montagne ou encore sur la mer, dans une embarcation de fortune.

Le plus long, ce sont les heures passées dans les planques à attendre le signal du passeur pour avancer. Les tensions sont croissantes au fil des jours, notamment avec les deux journalistes qui achètent un sandwich à leurs compagnons de route de temps en temps et se sont engagés à les aider dans les démarches administratives une fois en France mais se refusent à faire plus, éthique oblige.

Au delà du parcours de ces hommes pendant les 120 jours, Claire Billet et Olivier Jobard nous livre des informations essentielles pour comprendre les raisons de leur fuite et leur culture. En refermant ce livre, comment ne pas penser qu’à leur place on ferait sans doute pareil ? Comment ne pas ressentir de l’empathie pour ces personnes pour qui l’hospitalité est un honneur et qui ne peuvent pas comprendre qu’en Europe toutes les portes leur sont fermées ?

Les photos prises Olivier Jobard et par certains clandestins eux même apportent un vrai plus aux propos de Claire Billet. Certaines pourraient même se passer de mots tellement tout est dit.

Un livre essentiel à mettre entre toutes les mains.

BILLET, Claire, JOBARD, Olivier, Kotchok : Sur la route avec les migrants, Robert Laffont, 2015.

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