La Terre qui penche – Carole Martinez

Ouvrir un livre de Carole Martinez, c’est plonger dans un autre univers et dans une autre époque. Cette foi-ci, c’est la vie de Blanche, une jeune flle du XIVème siècle que nous découvrons. L’intrigue se déroule au Domaine des murumures, ce lieu si particulier que l’auteur nous a fait découvrir il y a quatre ans.

Deux voix alternent : celle de Blanche, cette petite fille morte à l’âge de douze ans et celle de sa vieille âme qui a survécu au temps qui passe. La petite fille raconte son enfance au présent en laissant la parte belle aux émotions et aux sentiments. La vieille âme voit la vie de l’enfant qu’elle a été avec plus de recul et d’analyse.

Ainsi, le lecteur découvre Blanche dont le père considère les filles uniquement comme « des culs » et reproche à la sienne de trop parler pendant son sommeil et de n’en faire qu’à sa tête. La mère de Blanche est décédée il y a si longtemps qu’elle n’a aucun souvenir d’elle. Un jour, ce père qui la fait élever à la dure, lui fait coudre de magnifiques habits et l’emmène à travers la forêt pour une destination inconnue. Blanche tremble. Elle ne sait pas ce qui l’attend mais redoute le pire.

En ce XIVème siècle, il ne fait pas bon être une femme et la vie sur cette Terre qui penche est terrible. La peste a fait des ravages. Les hommes passent leur temps à remonter la terre qui glisse irrémédiablement vers la Loue, la rivière qui coule en bas du domaine, pour pouvoir faire pousser la vigne. Rien d’autre ne pousse. La misère règne.

Avec sa plume si poétique, Carole Martinez nous emmène dans un autre monde. Le fantastique n’est jamais bien loin et le lecteur a l’impression de lire un véritable conte. Les évènements les plus dramatiques sont souvent racontés de manière imagée, ce qui rend leur portée plus profonde encore. Chaque phrase se savoure. La Terre qui penche est un roman pour lequel il faut prendre du temps. Si j’en avais plus, je crois même que je l’aurais relu une deuxième fois.

Si l’intrigue se déroule au Moyen-Âge, les parallèles avec notre époque sont pourtant nombreux. Le lecteur attentif réfléchira au statut des femmes, à la religion, à la justice, aux mots de notre siècle ou encore à son propre rapport à l’enfance et à la famille.  

A découvrir absolument !

Un lecture commune que j’ai le palisir de partager avec Enna et Anne.

MARTINEZ, Carole, La Terre qui penche, Gallimard, 2015.

 

Plaidoyer


© Kot

La femme que vous voyez sur cette photo s’appelle Élise. Elle attend le RER pour rentrer chez elle. Demain, c’est l’anniversaire de sa fille aînée. Elle va lui offrir la chaîne hi-fi qu’elle attend avec tant d’impatience. Élise devrait être heureuse de fêter cet évènement en famille mais son esprit est ailleurs.

La semaine dernière, elle s’est aperçue qu’elle était enceinte. Élise ne sait pas si elle a envie de ce bébé. Son mari non plus. Assumer un troisième enfant leur paraît compliqué.

Élise et son mari ont de la chance : ils vivent en France et vont pouvoir décider d’interrompre cette grossesse s’ils le souhaitent.

Élise ce pourrait être moi, ce pourrait être vous.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

Certaines n’avaient jamais vu la mer – Julie Otsuka

Certaines n’avaient jamais vu la mer est un roman qui s’inspire de l’histoire vraie d’immigrantes japonaises qui arrivèrent aux USA au début du XXème siècle pour se marier avec des hommes qu’elles n’avaient vu qu’en photo.

Une fois arrivées sur place, elles se rendent compte que ces hommes auxquels elles sont promises sont totalement différents de ce à quoi elles s’attendaient. Leur avenir est également bien loin de ce qu’elles avaient imaginé mais il est impossible pour elles de retourner au Japon. Elles seraient rejetées par les leurs et par la société.

Certaines femmes sont obligées de travailler dans les champs, d’autres comme bonnes à tout faire et d’autres encore dans des hôtels de passe. Quelques mois ou années après leur arrivée aux États-Unis, elles donnent naissance à des enfants qui, contrairement à elles, s’adaptent très bien à la société américaine. En grandissant, ils deviennent tellement différents de leurs mères qu’elles n’arrivent même plus à les comprendre. Enfin, la guerre arrive et les japonais sont persécutés du jour au lendemain par les américains qui, pourtant, avaient des rapports cordiaux avec eux.

Écrit à la première personne du pluriel, Certaines navaient jamais vu la mer raconte la vie d’une multiplicité de personnages qui n’ont pas de liens entre eux si ce n’est leur origine. Cette absence de personnages principaux et ce « nous » m’ont beaucoup gênée si bien que je suis restée totalement insensible à ce roman. Un aspect positif tout de même : il m’a fait découvrir un aspect de l’Histoire que je ne connaissais pas.

OTSUKA, Julie, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Phébus, 2012.

La femme gelée – Annie Ernaux

 

Dans La femme gelée, Annie Ernaux revient sur son enfance dans les années 1940 à Yvetot, en Haute-Normandie. Elle raconte également son adolescence et ses années d’étude à Rouen puis son mariage et la naissance de ses enfants. Elle essaie d’expliquer comment la petite fille dévoreuse de livres qui travaillait bien à l’école et qui a été éduquée pour être indépendante et libre est devenue une femme débordée menant de front vie professionnelle et familiale, sans avoir une minute pour elle. A la différence de son mari, elle ne met pas les pieds sous la table en rentrant du travail et n’a pas le temps de lire Le Monde : elle doit s’occuper des enfants, de la gestion quotidienne de la maison et aussi préparer ses cours puisqu’elle est enseignante. On est bien loin de l’égalité entre les sexes…

Annie Ernaux avait pourtant un bel exemple sous les yeux quand elle était jeune : son père cuisinait et sa mère ne ressemblait absolument pas à la maîtresse de maison idéale. Elle a tout de même reproduit le modèle de la société de son époque et a fini, malgré elle, par se résoudre à accepter son sort.

« Obscurément, en ces occasions, je sentais avec malaise que ma mère n’était pas une vraie mère, c’est-à-dire comme les autres. Ni pleureuse ni nourrircière, encore moins ménagère, je ne rencontrais pas beaucoup de ses traits dans le portrait-robot fourni par la maîtresse. » p. 55

« Dix ans plus tard, c’est moi dans une cuisine rutilante et muette, les fraises et la farine, je suis entrée dans l’image et je crève. » P. 57

« Elles ont fini sans que je m’en aperçoive, les années d’apprentissage. Après c’est l’habitude. Une somme de petits bruits à l’intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée. » p. 178

La femme gelée a été pour moi une lecture coup de poing. Si on regarde la vérité en face, beaucoup de choses ont changé depuis l’époque dont Annie Ernaux nous parle dans ce livre mais il reste encore de très nombreux progrès à faire. L’égalité entre les hommes et les femmes, même dans notre société moderne, est encore bien loin d’être une réalité. Et je crois qu’il ne faut pas avoir honte de le dire, je partage certains de ces sentiments, je me suis même parfois retrouvée à travers elle…

ERNAUX, Annie, La femme gelée, Folio, 1988.

« Le Ramadan de la parole » de Jeanne Benameur

Publié dans la collection D’une seule voix dont l’objectif est de proposer des textes destinés à être lus d’une seul souffle, ce recueil de trois nouvelles donne la parole à trois femmes qui, à leur manière défendent leur liberté.

Dans Même les chinoises n’ont plus les pieds bandés, une jeune fille, enfermée seule dans sa chambre, décide de refuser de porter son corset. Elle ne veut pas non plus devenir une femme d’intérieur comme l’exige le milieu bourgeois des années 1920. Sa mère va donc mettre ses menaces à exécution : le lendemain, elle n’aura plus de livres. Ses livres sont pourtant tout pour elle…

« Mes livres vous font horreur. Ils sont ma jungle et ma liberté. Ils sont le souffle que je vous crache au visage. Je voudrais d’ici demain les faire entrer sous ma peau. La connaissance tatouée à l’intérieur. Pour vivre. » p. 22

Dans Le Ramadan de la parole, une autre jeune fille décide de ne plus parler pour manifester son opposition au voile et à tout ce qui empêche à le femme d’exister librement.

A l’affiche donne la parole à une jeune femme dont la mère pose nue sur des affiches pour une grande marque de parfum. Elle a honte et voudrait que les hommes ne posent pas leur regard sur le corps de celle qui l’a mis au monde et qui a décidé de se montrer nue pour gagner de l’argent dont elle n’a pas vraiment besoin.

Dans ces trois courtes nouvelles, la force des mots jaillit à chaque instant. Des phrases courtes et des phrases chocs qui montrent la détermination à défendre la liberté de leur corps de celles qui les prononcent.

De beaux textes très vite lus, trop vite lus !

BENAMEUR, Jeanne, Le Ramadan de la parole, Actes Sud Junior, 2009.

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