Luz – Marin Ledun

Ce premier dimanche des vacances d’été ressemble malheureusement trop à bon nombre de dimanches pour Luz. Les adultes n’en finissent pas de manger et surtout de boire. Et puis, il y a Vanier, ce voisin qu’elle ne peut pas voir avec son ventre proéminent, ses grosses mains, son odeur de sueur et d’alcool et ses réflexions déplacées.

La chaleur est épouvantable. Luz décide d’aller se baigner sur les rives de la Volte. Là-bas, elle espére retrouver ses soeurs mais apparement, elles ne sont pas là. Elle tombe par hasard sur Thomas, un élève de sa classe qu’elle ne connaît pas bien. Il est accompagné de Manon, une amie. Tous les trois décident de longer un peu la rivière pour rejoindre un endroit plus calme. C’est un lieu difficile d’accès et donc moins fréquenté. A partir de ce moment là, les ennuis commencent. Ce qui ne devait être qu’un dimanche après-midi de plus, semblable aux autres, se transforme petit à petit en un véritable cauchemar.

Luz est une adolescente comme beaucoup d’autres. Elle est en pleine période de conflit avec ses parents et se cherche un peu du point de vue de la personnalité. Néanmoins, elle est mature pour son âge et porte un regard très lucide sur son entourage. Tout ce qui lui arrive lui permet de grandir encore un peu plus et de voir son père et sa mère d’un autre oeil.

Ce roman noir m’a tenue en haleine du début à la fin. L’angoisse est palpable. La chaleur étouffante ajoute une tension supplémentaire à cette histoire dramatique. On ne s’ennuie pas un seul instant et on tourne chaque page en se demandant comment tout cela va se terminer. L’adolescence n’est pas une période facile, on le sait, et les conduites à risque peuvent avoir de graves conséquences. Ce qui est encore plus grave, c’est quand les adultes eux-mêmes n’ont pas une attitude responsable.

L’écriture de Marin Ledun est très travaillée. On sent une recherche au niveau de la construction des phrases et du vocabulaire. Ce roman pour ados est tout aussi réussi que Les visages écrasés ou Fractale, textes destinés aux adultes. Si vous ne connaissez pas l’auteur, je vous le conseille vivement !

Extrait :

« Les pentes ravinées cèdent la place à des massifs d’essences variées qui s’épanouissent au pied de la vallée encaissée de la Volte. Luz escalade un pierrier et gagne l’ombre des saules, des chênes verts et des accacias, au rythme des riffs de guitare et de la voix adolescente de Matthew Bellamy. L’herbe sèche craque sous ses pieds. Des genêts aux fleurs fanées saturées de sauterelles et de guêpes bordent le sentier qui mène à la rivière. Plus bas, elle repère les traces d’un feu de camp. Des canettes gisent au milieu des cendres froides. Elle se prend à rêver d’un jour où elle n’aura plus besoin d’une permission pour venir ici et où elle se baignera à la belle étoile avec ses amis. » p. 23

LEDUN, Marin, Luz, Syros, 2012.

Les visages écrasés – Marin Ledun

Carole Matthieu est médecin du travail dans un centre d’appel où on vend des forfaits Internet à 29,90€ par mois et où les employés, casque sur l’oreille, tentent de répondre aux doléances des clients. Dans son cabinet, elle reçoit à longueur de journées des salariés  qui n’en peuvent plus de la pression exercée sur eux et des conditions de travail effroyables qu’ils subissent quotidiennement. Elle les écoute, prescrit des médicaments, les renvoit vers des psychiatres et surtout, fait des rapports à sa hiérarchie. Mais ses supérieurs s’en moquent. Pour eux, elle est plutôt un frein qui les empêche d’exercer leur travail comme ils le souhaitent c’est-à-dire en mettant la pression aux autres et en usant et abusant de la bassesse et de la lâcheté.

Vincent Fournier est un des salariés que Carole Matthieu voit régulièrement en consultation. Il est épuisé, a perdu 16 kilos en deux mois et les traitements ne font aucun effet. Ancien cadre, il a été reconvertit en opérateur. Un jour, il a tenté d’étrangler sa chef. Il n’en pouvait plus de cette plate-forme téléphonique où on lui reprochait de ne pas être assez performant. Il a été muté ailleurs mais les conditions de travail sont toujours les mêmes.

D’autres employés ont décidé d’en finir et de passer à l’acte : ils se sont suicidés. Que va t-il se passer pour Vincent Fournier ? Et le Docteur Matthieu, comment fait-elle pour supporter la souffrance des autres ? Comment vit-elle l’absurdité du monde du travail ?

Un conseil, si le sujet vous intéresse ne cherchez pas à en savoir plus et lisez ce roman. Je l’ai dévoré. J’avais du mal à le lâcher et j’aurais aimé avoir suffisament de temps devant moi pour le lire d’une traite ou presque. Cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé !

Les visages écrasés dresse un portrait très sombre -mais malheureusement très réaliste- du monde de l’entreprise. La logique économique domine. Il n’y a aucune humanité. Les salariés sont des numéros dont on doit tirer le maximum. La direction est chargée d’assurer le bon fonctionnement de cette logique absurde. Elle surveille, met la pression, sanctionne. Les syndicats ne savent pas quelle attitude adopter et jouent parfois le jeu de l’entreprise. Tensions et violences psychologiques font partie du quotidien.

C’est toute la mécanique implacable du monde du travail que Marin Ledun s’attache à décrire ici. Les dossiers médicaux et les rapports du Docteur Matthieu sont là pour montrer « l’autre histoire », celle des hommes et des femmes broyés par leur travail. Parce que bien entendu, l’entreprise aimerait bien cacher tout cela et dire que les problèmes de ses salariès sont d’ordre strictement personnels.

Ancien employé de France Télécom Marin Ledun sait de quoi il parle. Son roman aurait cependant pu avoir pour cadre bon nombre d’autres entreprises…

Extrait :

« Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. Ces projets montés en quelques jours, annoncés priorité-numéro-un, et abandonnés trois semaines plus tard sans que personne ne sache vraiment pourquoi, sur un simple coup de fil de la direction. La valse silencieuse des responsables d’équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles, mutés dans une autre agaence ou partis par la petite porte. Cette tension permanente suscitée par l’affichage des résultats de chaque salarié, les coups d’oeil en biais, les suspicions, le doute permanent qui ronge les rapports entre collègues, les heures supplémentaires effectuées pour ne pas déstabiliser l’équipe, le planning qui s’inverse au gré des mobilités, des résulats financiers et des ordres hebdomadaires. […] L’infantilisation, les sucettes comme récompenses, les avertissements comme punition. […] Le problème c’est l’organisation du travail et ses extensions. » p. 19-20

LEDUN, Marin, Les visages écrasés, Seuil, 2011.

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