Une photo, quelques mots #40 : Prisonnière

bosch

© « Le jardin des Délices », Prado à Madrid

Sa toux grasse et persistante la réveille en plein milieu de la nuit. Le souffle court, elle crache jusqu’à l’épuisement les sécrétions qui envahissent ses bronches. Un sifflement caverneux couvre les rares moments de silence entre deux quintes. Sa cage thoracique enserrée dans un étau, elle allume la lumière et s’assoie, espérant retrouver ainsi un peu d’air.

Elle lève les yeux et aperçoit son reflet sur le verre piqueté de la vieille armoire. Elle a une tête à faire peur. Son regard fait le tour de la pièce. Au mur, un canevas représentant une scène de chasse. Sur la table de chevet, la photo en noir et blanc de ce grand-père qu’elle n’a jamais connu et qui, selon la légende familiale, avait les yeux d’un bleu outre-mer qui faisait chavirer le cœur de toutes les femmes. Un peu partout des bibelots avec ou sans histoire, avec ou sans valeur.

Les jambes chancelantes, elle se tient au lit pour aller chercher de la Ventoline, marchant au passage sur les kleenex qui jonchent la vieille moquette marron. La porte émet une plainte sinistre à laquelle elle n’aurait sans doute pas fait attention en plein jour.

Assise sur la baignoire de la salle de bain, elle retrouve peu à peu son souffle. Elle gonfle sont ventre d’air doucement et expire le plus lentement possible, répétant l’exercice pendant quelques minutes. C’est difficile mais c’est à ce prix qu’elle retrouve le calme et la paix à l’intérieur d’elle-même.

Elle ouvre les volets et les fenêtres en grand. La douceur de l’air l’enveloppe. Dans la forêt, les arbres, racines ancrées dans le sol et tête dans les étoiles, semblent imperturbables. Au loin, un chien aboie. Elle a l’impression d’entendre un léger grattement dans le cellier. Peut-être une souris, se dit-elle.

L’image de l’animal enfermé dans un bocal lui traverse l’esprit. Elle réalise alors que cette souris, c’est elle.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

20 pensées sur “Une photo, quelques mots #40 : Prisonnière”

  1. Un texte sensible, plein de détails réalistes comme je les aime. Et tu nous cueilles à la fin avec l’image de la souris dans son bocal… C’est chouette de te lire à nouveau.

    1. Merci Albertine. Mes élèves ont fait un atelier d’écriture avec l’auteure Brigitte Smadja vendredi dernier et elle leur a dit de retenir une chose essentielle : plus on est précis dans les détails, plus les lecteurs pourront adhérer. Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde !

    1. J’avais un peu honte de ne rien écouter mais au moins je ne suis pas ressortie le moral dans les chaussettes comme ma collègue et amie qui était à côté de moi. Je suis contente d’avoir retrouvé le chemin de l’écriture. Maintenant il ne me reste plus qu’à espérer trouver un peu de temps pour continuer dans cette direction.

  2. Bonjour,
    Je suis la personne qui ne comprenait pas tout à fait le fonctionnement de l’atelier de Leiloona .
    Je viens te remercier de m’avoir donné les infos si gentiment.
    Je participais il y a 2 ans à l’atelier et puis j’ai perdu le fil !
    Déroutée par les nos qui ne se suivaient pas j’ai demandé mais apparemment cela à fait rire dans les couloirs ! lol !! Ravie d’avoir apporté mon humour, j’ai ensuite demandé le réglement, (lequel je n’ai pas trouvé malgré la réponse de Leiloona  » va voir atelier écriture) un lien aurait été apprécié car je suis remonté jusqu’en 2013 puis j’ai abandonné !!
    Cela m’a permis de revoir et relire les ateliers auxquels j’avais participé déjà et voir les aimables commentaires reçus à l’époque !

    Donc merci à toi pour ta réponse……..

    Bonne journée de lundi et BRAVO pour tes texte que j’ai lu, tu as du talent !

    1. Bonjour,
      Je crois qu’il n’y a pas vraiment de règlement à l’atelier de Leiloona. Il faut juste publier son texte le lundi, laisser son lien et, si possible, quelques commentaires sur les textes des autres. Concernant le numéro, peut importe en fait. Moi, je note les numéros qui correspondent à mes participations et uniquement aux miennes.

  3. Sur le tableau, le bocal est ouvert : on peut en sortir quand on ne tourne pas le dos à l’issue. Ton texte est bien, avec des mots précis. Plein de sensibilité.

    1. Oui, j’ai bien conscience que je me suis éloignée du tableau. J’ai laissé l’écriture m’emmener là où elle le souhaite.

  4. Ton texte me fait penser à un exercice de haute voltige par la façon dont tu finis in extrèmis par retomber avec pertinence sur la photo initiale !!!!….Et du coup je n’ai pas de problème pour retrouver le sens, puisque nous sommes en plein dans le sujet de l’enfermement, la souris dans son tube de verre et cette femme dans sa vie….Avec la même problématique, trouver une issue…..
    La précision des détails que tu donnes va bien avec la précision du travail du peintre.

    1. La similarité entre ces deux formes d’enfermement, c’est ce que je voulais faire ressortir effectivement. Quant à l’issue, la comparaison entre les deux m’avait échappée mais c’est tout à fait ça. Me ci pour cette lecture attentive.

La parole est à vous !