06h41 – Jean-Philippe Blondel

Cécile Duffaut vient de passer le week-end à Troyes, chez ses parents. Son mari et sa fille n’ont pas voulu venir avec elle. Il faut dire que lorsqu’elle leur rend viste, c’est plus par devoir que par envie. C’est le sentiment de culpabilité qui la fait retourner là-bas. Depuis très longtemps, elle ne se sent plus du tout à l’aise parmi les siens, dans la ville de son enfance.

« J’espère que Valentine est fière de sa mère. Plus fière en tous cas que je ne le suis de la mienne. Chaque fois que je reviens les voir, mes parents, j’ai l’impression de redescendre l’échelle temporelle et sociale que je grimpe avec circonspection mais tenacité. Dès que j’arrive à la gare, je retrouve mes oripeaux d’enfance – la voix qui tremblote, le geste mal assuré et l’agacement. Cet agacement profond qui me fait me demander pourquoi, mais pourquoi grands dieux est-ce que je m’inflige cette visite bimensuelle ? » p. 53

Dans le train de 06h41 qui la ramène à Paris pour le travail, Cécile se retrouve assise par hasard à côté de Philippe Leduc. Ils feignent de ne pas se reconnaître. C’est facile, ils ne se sont pas parlés depuis leur rupture, il y a vingt-sept ans. Une histoire d’amour de courte durée mais qui, visiblement, a laissé beaucoup de traces.

« Au moment de la rupture, il faudrait pouvoir avoir un aperçu de l’autre des années plus tard. Dans les trois quarts des cas, on cesserait de pleurer et de se lamenter sur son sort. Le rire serait salvateur. » p. 29

Chacun de leur côté, dans ce train du matin, Philippe et Cécile font le bilan de leur vie. Lui est divorcé et se sent terriblement seul. Ses deux enfants n’ont plus besoin de lui depuis bien longtemps et il n’a pas vraiment d’amis. Qu’est devenu le jeune homme très à l’aise que toutes les filles remarquaient ? Cécile, elle, a quitté sa ville natale pour faire sa vie dans la capitale. Adolescente, elle était le vilain petit canard, mal dans sa peau, « une fourmi dans un carré de gazon, même pas la reine des fourmis, oh non, certainement pas, une fourmi parmi toutes les autres fourmis, la Fourmi par excellence, aucun recul, aucune ambition, rien pour la distinguer des autres. » p. 70. Petit à petit, elle a voulu se sortir de cette vie et aller de l’avant. Elle est devenue une feme ambitieuse et sûre d’elle-même. Cette rencontre fortuite la replonge de nombreuses années en arrière, à une époque qu’elle aimerait bien oublier. Mais elle se rend compte qu’elle éprouve encore de la haine pour Philippe et que ce qui s’est passé il y a vingt-sept ans a fortement influé sur sa vie future.

Comme toujours avec Jean-Philippe Blondel, les personnages sont d’une grande sensibilité. Ils n’hésitent pas à faire part de leurs pensées les plus intimes, à se dévoiler. Et le lecteur se retrouve forcément -parfois un peu, d’autres fois beaucoup- à travers l’un d’entre eux car tout le monde a ses propres faiblesses, ses propres questionnements sur soi-même et sur la vie.

Si j’ai beaucoup apprécié 06h41, ça n’a pas été un vrai coup de coeur comme certains autres romans de l’auteur, sans doute parce que mes préoccupations actuelles sont assez éloignées de celles des deux personnages principaux. J’ai une bonne quinzaine d’années de moins, ma fille est encore petite et je n’en suis pas encore à l’heure des bilans, à l’âge où on regarde en arrière et où on se demande ce qu’on a fait de sa vie.

Laure n’a pas été emportée par ce roman dont elle reconnaît pourtant la qualité. Clara, elle, a eu un vrai coup de coeur.

J’ai noté beaucoup d’extraits, en voici quelques uns :

« voyager, c’était l’un de ses plus grands besoins. Élargir les horizons. Respirer un peu. » p. 36

« Nous vivions à un époque où prendre l’avion restait exceptionnel et où se réveiller à New-York ou à Tokyo semblait hors de portée. Les ordinateurs n’étaient qu’expérimentaux, personne n’imaginait un jour pouvoir se passer des cabines téléphoniques. » p. 36

« Ils font partie de cette génération que je me prends à détester. Ceux qui ont traversé les Trente Glorieuses et qui n’ont rien subi de plein fouet. Peu de souvenirs de la guerre – ils sont nés pendant ou juste après, ont grandi avec la foi dans le développement du capitalisme, de l’amélioration du niveau de vie, du confort, de la médecine, du plein emploi. Marchaient tous ensemble vers un avenir radieux fait de machines à laver et de frigos. Un peu trop vieux pour 68, mais ont accueilli à bras ouverts les révolutions culturelles et sexuelles. Appartement, puis pavillon, retraite à soixante ans, longue espérance de vie, comptes épargne – débarrassés de leurs enfants, maintenant ils arpentent le globe et se moquent bien de la destruction de l’environnement. Savent que tout se dégradera après eux. S’en moquent. » p. 39

« Personne ne nous a dit non plus que le plus dur, ce n’était pas les ruptures, mais la déliquescence. Le délitement des relations, des êtres, des goûts, des corps, de l’envie. Jusqu’à une sorte de marécage où il est impossible de savoir ce que l’on aime. Et ce que l’on déteste. Ce n’est pas un état aussi désagréable qu’on pourrait le penser. C’est juste une atonie. Avec des taches de lumières éparses. » p. 40

BLONDEL, Jean-Philippe, 06h41, Buchet Chastel, 2013.

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