Guerrière

©Marion Pluss

Dans dix minutes, j’ai rendez-vous avec lui. Mon moral ressemble aux montagnes russes depuis quelques jours.

Je vais y arriver, je vais lui dire ses quatre vérités à ce connard de misogyne. Même si c’est lui qui décide ici, même si c’est lui le chef. Ce n’est plus possible de se laisser marcher sur les pieds comme ça. Je fais mon boulot aussi bien, voire même mieux parfois, que mes collègues hommes alors il va arrêter ses sous-entendus. Je respire. Un, deux, trois, quatre, je gonfle mon ventre. Un, deux, je bloque ma respiration. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, j’expire par paliers. Je répète cet exercice plusieurs fois.

Ouf, ça va un peu mieux.

Comment je vais réagir quand je serai face à lui ?

Les larmes me montent aux yeux. Et merde ! Non, je ne vais pas craquer, je ne vais pas chialer. Ni maintenant, ni pendant l’entretien, ni après. Vite, reprendre la respiration ventrale et visualiser la scène. Je suis dans son bureau. Il me parle, fait le bilan de l’année écoulée et fixe les objectifs pour celle à venir. Son sourire n’est pas franc, son humanité forcée. La remarque acerbe arrive, comme d’habitude quand il n’y a pas de témoins. Cette fois-ci, je ne m’efface pas. Je ne suis plus transparente. Je lui réponds calmement mais fermement.

Il est l’heure. J’entre dans son bureau pour de bon. Mes mains sont moites, l’angoisse me colle à la peau, mon esprit est flou. Je suis une guerrière, issue d’une lignée de guerrière. Je ne suis pas seule. Ces phrases raisonnent au plus profond de moi. Je l’écoute parler jusqu’à ce qu’il prononce la phrase de trop. Un déclic se produit. Mon esprit devient plus clair. Je me redresse dans mon siège.

-Oui, tu as raison, Stéphane, une femme ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour faire ce travail. D’ailleurs, tu vas bientôt pouvoir recruter un homme. Voici ma lettre de démission. Au revoir.

Je referme la porte calmement. J’ai envie de hurler. Le poids qui me pesait sur les épaules s’est enfin envolé.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

15 réflexions sur « Guerrière »

  1. Belle chute qui montre à l’employeur la véracité de ses attentions renvoyé par une finesse bien féminine.

  2. Je ne sais pas si cette finesse est féminine mais ce qui est certain, c’est qu’il faut se défendre avec ses propres armes. Quand on n’a pas de répartie, quand on ne sait pas monter le ton, il faut trouver d’autres moyens. Qu’on soit un homme ou une femme…

  3. j’ai aussi imaginé cette rencontre mais c’est difficile, parfois les mots ne viennent pas, par crainte et pourtant il ne faut pas laisser s’installer ces situations ordinaires

  4. Ce n’est pas une fuite, c’est écouter son instinct de survie.
    Qu’elle accompagne cette démission d’une plainte à la hiérarchie, pour qu’aucune autre n’ait à subir ça.

  5. Je pense comme Olivia.
    N’oublions pas dans tout cela que sur nos épaules féminines reposent deux mille années de domination masculine, qui ne devraient pas tirer fierté de ce monde, dominé par des mâles triomphants. Parce que question réussite, peut-être que si les femmes y avaient participé, cela irait mieux…c »=’est mon avis pas du tout sexiste. ,)

  6. Très très bien vu cette montée de la tension, puis non, ne pas s’abaisser à être comme eux / lui, et être la plus forte dans le calme. Bien croqué.

La parole est à vous !

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