Le poids d’une vie

© Romaric Cazaux

Quand je la vois en train de regarder les vitrines des magasins de fringues pour bébés, qu’est-ce qu’elle m’énerve ! Mes épaules et mon dos se crispent. Je n’arrive pas à me détendre, c’est plus fort que moi. Avec le temps, j’ai appris à prendre du recul mais il y a toujours des moments où j’y arrive moins que d’autres. Parce que je suis plus fatiguée, parce que son attitude ou ses mots me prennent aux tripes. C’est là, à l’intérieur de moi, et ça ne veut pas sortir.

On dirait, à l’écouter parler, qu’elle est ouverte d’esprit. Enfin, c’est ce qu’elle essaie de faire croire aux autres parce que moi, je la connais par coeur. A la fin de mes études, je suis partie voyager à travers le monde, sac sur le dos et bombe lacrymo dans la poche. Elle était inquiète. Si c’était pour ma sécurité, j’aurais pu le comprendre. Mais non, pensez-vous ! C’était juste parce je ne faisais pas comme tout le monde. Comme je ne lui demandais pas un centime pour subvenir à mes besoins, elle ne pouvait rien dire. Alors, elle se taisait mais n’en pensait pas moins.

Un peu avant mes trente ans, quand j’ai rencontré Thomas, elle était soulagée. J’allais enfin me marier et avoir des enfants. Le seul hic, c’est qu’on a eu une fille mais qu’on ne voulait pas passer devant le maire et encore moins devant le curé. Au début, elle disait que c’était notre décision. Puis, quand mes deux jeunes soeurs se sont mariées, elle a commencé à me dire « Et vous, quand est-ce que vous vous décidez ? ». C’était dit gentilment  mais c’était dit quand même et je savais très bien qu’au fond d’elle, ça la dérangeait. Tous mes cousins étaient mariés eux aussi. Pas moi. Et en plus, on avait une maison et un enfant alors qu’est-ce qui se passerait s’il arrivait quelque chose à l’un d’entre nous ?

J’ai fini par lui mettre les points sur les i et, comme elle fonctionne souvent par fixations, par lubies, elle a arrêté de m’en parler. Maintenant, c’est le deuxième enfant qu’elle s’est mis dans la tête. Une fois de plus, elle ne me l’a pas dit franchement mais j’ai eu le droit à quelques allusions du genre « puisque je ne serai plus de nouveau grand-mère » ou « puisqu’il n’y aura plus de bébé dans la famille ».

Merde ! Elle me fait chier ! C’est notre choix, notre liberté. Avoir un enfant, c’est pas obligatoire. En avoir un deuxième ou un troisième non plus. 

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

18 réflexions sur « Le poids d’une vie »

  1. Mdr ! Je crois qu’il y en a finalement pas mal des gens comme ça. A travers ce texte et cette femme, je voulais faire ressortir la pression sociale qui est exercée, parfois sans que les gens s’en aperçoivent, dès que tu t’écartes un tout petit peu de la norme.

  2. qu’est ce que ça énerve la famille pour ça ou pour autre chose et ce don de se mettre dans de sales draps et crier au secours ensuite…
    ah oui il y a des jours où on se demande pourquoi on a tant voulu ses enfants !

  3. Effectivement, nous avons toutes les deux dressé le portrait d’une mère, mais assurément pas la même… Comme quoi qu’il est difficile de cohabiter tout en respectant les choix des autres ! merci pour ton texte très très vrai, aussi, malheureusement… bonne semaine !

  4. C’est marrant parce que dans tes textes j’ai toujours l’impression qu’il y a un peu de toi, mais pas que.. mais quand même, oui, me trompe-je ?

  5. Un texte qui me correspond parfaitement. Quatre cousines, trois casées et maman (même la plus jeune) et pas moi… tout ce que tu dis sur la pression familiale sur les « modèles » à suivre est terriblement réaliste.

La parole est à vous !

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