Les années – Annie Ernaux

« Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu’on l’entend généralement, visant à la mise en récit d’une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l’imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu’elle a connus et qui ne sont rien, peut-être, auprès de ceux qu’auront connus sa petite-fille et tous les vivants en 2070. » p. 239

« Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes : comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des moeurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire« . p. 179

Ces quelques mots d’Annie Ernaux résument très bien l’objectif de ce livre. A travers des photos et des souvenirs personnels, l’auteur raconte le temps qui passe et l’évolution du monde tel qu’elle l’observe autour d’elle, de 1940 aux années 2000. Les repas dominicaux où l’on se souvient de la guerre, le sentiment de honte qu’elle éprouve souvent par rapport à son milieu d’origine, mai 68, le rapport à la sexualité, l’éducation des enfants, la contraception, l’autorisation de l’IVG en France, l’arrivée au pouvoir de Mittérand, le rapport à la culture, la société de consommation, les nouvelles technologies, etc. Voici quelques exemples parmi tant d’autres des sujets abordés dans ce livre.

Annie Ernaux est une valeur sûre. Elle fait partie de ces écrivains que je connais depuis un moment déjà et dans laquelle je me reconnais bien que nous ne soyons pas de la même génération. Elle ne m’a jamais déçue. Les années ne fait pas exception même si, il faut bien le reconnaître, je suis restée un peu plus extérieure au texte que d’habitude. L’auteur y est moins présente que dans La place, La femme gelée ou L‘autre fille. Elle écrit d’ailleurs à la troisième personne. Annie Ernaux ne veut pas parler d’elle pour parler d’elle. Elle veut raconter une époque, une génération, la vie quoi. Son livre est assurément à découvrir. 

Quelques extraits que je trouve particulièrement intéressants :

« Nous étions débordés par le temps des choses. Un équilibre tenu longtemps entre leur attente et leur apparition, entre la privation et l’obtention, était rompu. La nouveauté ne suscitait plus de diatribe ni d’enthousiasme, elle ne hantait plus l’imaginaire. C’était le cadre normal de la vie. » p. 220

« On tournait dans les explications de soi délivrées inlassablement par Mireille Dumas, Delarue, les journaux féminins et le mensuel Psychologies, un savoir qui n’apprenait pas grand-chose mais autorisait chacun à réclamer des comptes à ses parents, qui apportait la consolation en permettant de fondre son vécu dans celui des autres. » p. 196

« On préférait les textes avec des mots et des phrases qui résumaient l’existence, la nôtre, et celle des femmes de ménage de la cité, des livreurs, et nous distinguaient cependant d’eux, parce qu’à leur différence nous nous « posions des questions ». Il nous fallait des mots qui contiennent en eux des principes d’explication du monde et de soi, nous dictent une morael ».  p. 83

ERNAUX, Annie, Les années, Gallimard, 2008.

15 réflexions sur « Les années – Annie Ernaux »

  1. Je pense que c’est mon préféré d’elle, question de génération sans doute, je ne suis pas très loin d’elle, ni en âge, ni géographiquement. Elle était venue en parler à l’Armitière, c’était passionnant. (elle revient avant la fin de l’année présenter « retour à Yvetot »).

  2. J’ai lu aussi « retour à Yvetot » et j’ai beaucoup aimé. Je n’ai jamais eu la chance de la rencontrer mais je me sens proche de cet auteur. Nous ne sommes pas de la même génération. Je me retrouve pourtant dans certaines choses qu’elle écrit.

  3. Je suis de la même génération qu’Aifelle et comme elle ce livre m’a emballée, je m’y suis retrouvée
    je suis un peu fan d’A Ernaux depuis ses débuts et j’ai trouvé que c’était là son meilleur texte

  4. Coup de coeur pour moi aussi même si elle n’est pas non plus de la même génération que moi mais plus proche d’elle en âge que toi, j’ai peut-être trouvé davantage de repères. A part ce roman, je en suis pas fan de l’auteure.

  5. Je suis fan de cette auteure, comme beaucoup d’ailleurs. Pas pour rien que la revue que l’on a créé il y a un an et demi et dans laquelle on parle de littérature avec des copains se nomme « Les années ».

  6. Pour moi, ce livre est vraiment une oeuvre accomplie… Avec Annie Ernaux, j’ai également ce sentiment de proximité, comme toi, tout en étant d’une autre génération qu’elle moi aussi…

  7. Je ne suis pas parvenue à rentrer dans celui-là parce que, justement, comme tu le décris très bien, elle y est moins présente et que j’aime terriblement sa présence. Je l’ai mis de côté pour l’instant, j’y reviendrai.

La parole est à vous !

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