Retour à Killybegs – Sorj Chalandon

Dans Mon traître, Antoine, un luthier français s’éprend de l’Irlande du Nord et de ses habitants. Il devient ami avec des membres de l’IRA et notamment avec Tyrone Meehan, l’une des grandes figures de cette organisation militaire qui lutte contre la présence britannique dans le pays. A l’âge de 80 ans, l’homme avoue qu’il a collaboré avec l’ennemi pendant plus de vingt ans. Antoine ne comprend pas comment son ami a pu le trahir, lui et toute la communauté irlandaise.

« Savez vous ce que disent les arbres lorsque la hache entre dans la forêt ? Regardez ! Le manche est l’un des nôtres ! » Un mur de Belfast.

Dans Retour à Killybegs, c’est Tyrone qui prend la parole. Réfugié dans la maison de ses parents, il revient sur son enfance et sur le combat de toute une vie :

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui, c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi, j’espère le silence. » p.31-32

Et le lecteur en viendrait presque à pardonner ou du moins à comprendre la trahison. Parce que la guerre, ce n’est jamais simple. Parce qu’on peut se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et être pris dans un engrenage duquel il est quasi impossible de sortir. Parce que peut-être qu’on peut trahir pour de bonnes raisons…

A travers l’histoire de Tyrone, c’est aussi toute celle du conflit nord irlandais que l’on revit. Les actes de résistance mais aussi le quotidien d’une communauté qui vit avec la peur au ventre. Les humiliations, la prison, les exécutions, les grèves de la faim, les manifestations, les enterrements d’un côté. Le lait déposé par le livreur devant la porte, les bières, les pubs, la pluie et le froid, la misère, la solidarité, les enfants de l’autre.

L’auteur a couvert le conflit en Irlande du Nord pour Libération pendant de très nombreuses années. Il maîtrise donc son sujet. A travers ce roman, il raconte ce qu’on ne trouve pas dans les journaux. On est bien loin des grands évènements vus de l’extérieur et du sensationnalisme.

La fiction est un moyen pour Sorj Chalandon de nous faire toucher la guerre de près et de nous amener à réfléchir. Qu’est-ce qu’un traître ? Pourquoi trahit-on ? Où est la vérité dans un conflit armé ? Pas de jugement de valeur dans ce roman. Juste des questions soulevées auxquelles chacun apportera les réponses qu’il souhaite.

CHALANDON, Sorj, Retour à Killybegs, Le livre de poche, 2012.

12 réflexions sur « Retour à Killybegs – Sorj Chalandon »

  1. J’ai beaucoup aimé ce roman dans lequel j’ai presque tout découvert de cette guerre en Irlande. Et si un jour tu as l’occasion d’assister à une rencontre avec l’auteur, n’hésite pas. Maintenant que je sais tout ce qu’il met de lui, de ce qu’il a vécu dans ses livres, ses romans prennent encore une autre dimension.

  2. Je n’avais pas assez aimé « mon traitre » pour lire cette suite mais tu me fais presque douter parce que cet opus me semble moins manichéen que le souvenir que j’ai conservé du premier…

La parole est à vous !

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