Une photo, quelques mots #34

– Maman, on va à la mer ?

Combien de fois ai-je prononcé cette phrase ? Dès les premiers beaux jours, je n’avais que cela en tête. Construire des châteaux, ramasser des coquillages ou des morceaux de bois blanchis par la mer, sauter au dessus des vagues, plonger la tête dans l’eau et la ressortir en riant, sentir le sel sur ma peau. Le soir après l’école, le mercredi après-midi, le week-end. J’y aurais passé mes journées si j’avais pu.

Je ne mesurais pas ma chance. Si mes parents refusaient de m’y emmener, je boudais. Un vrai enfant gâté ! Ma mère me disait souvent que vivre en bord de mer n’avait pas de prix. Ce n’est qu’une fois étudiant, installé à Bordeaux, que j’ai réellement compris ce qu’elle voulait dire. M’asseoir en haut de la dune, même pour cinq minutes, écouter le bruit des vagues, plisser les yeux devant l’immensité de l’océan, remplir mes poumons d’air iodé, j’en rêvais souvent. C’est en hiver, les jours de tempête, que le manque était le plus cruel. La colère des flots me lavait de tout. Trouver l’apaisement ailleurs m’était impossible.

Les années ont passé, j’ai fait ma vie en ville et je ne retournais en bord de mer qu’en de trop rares occasions. J’ai appris à vivre sans mais elle avait tout de même une place privilégiée dans mon coeur. Je me promenais parfois en pensées sur les plages de mon enfance pour me ressourcer. Au fond de moi, j’ai toujours su que ma place était à côté d’elle et que j’y repartirai un jour.

A l’aube de mes 86 ans, ce moment tant attendu arrive enfin. Je vais fermer les yeux pour ne plus les rouvrir. Mon fils m’en a fait la promesse, dans quelques jours je la retrouverai. Pour l’éternité.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

17 réflexions sur « Une photo, quelques mots #34 »

  1. J’ai fait le chemin inverse. Je suis née dans les terres et j’ai découvert la vie en bord de mer il y a quelques années. J’aurais du mal à vivre ailleurs maintenant. En montagne ou à la campagne, ce serait possible mais en ville… Pourtant, à l’adolescence je disais à mes parents que j’en avais marre de vivre dans un trou paumé et que je ferai ma vie à Paris !

  2. Tout le long du texte j’ai eu cette sensation de nostalgie, de fin, de tristesse … Une sensation qui s’explique par la fin. Même si dans un sens, cette fin est synonyme de bonheur et de retrouvailles pour cet homme. Très joli texte .

  3. Terrible fin (je n’aime pas les textes qui parlent de toute une vie ça me file le bourdon). Je me suis reconnue tout du long, j’ai été 29 ans près de la mer. Elle me manque à Paris …

  4. Je mesure moi aussi ma chance d’être si proche de la mer… et je la préfère presque hors saison. Ta fin m’a fait dire « oh quand même ! » mais cela dit si j’avais 86 ans je voudrais certainement la même chose, et c’est serein oui tu as raison…

  5. En effet c’est fou, Saxaoul, comme nos textes se répondent !
    « Saxaoul, je suis ta fille », pour parodier un film célèbre !
    Ton texte est super joli, toute une vie en quelques lignes, bravo !

  6. Un très très beau texte qui parle de ma bien aimée Mer aussi Insulaire pendant près de 20 ans, elle fait partie de moi ! Et la chute est juste extraordinaire et divine !!! J’aimerais finir comme ton personnage bravo pour cette belle parenthèse en cette journée pluvieuse et grise dans la capitale

La parole est à vous !

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