Une photo, quelques mots #35 : Deuxième génération

© Julien Ribot

Je me souviens très bien du jour où le précipice s’est ouvert sous mes pieds. J’avais dix-huit ans, des projets plein la tête et, il faut être honnête, le monde tournait autour de ma petite personne. 

Ce soir là, il avait bu plus que de raison. Alors que l’on refaisait pour la énième fois l’histoire familiale sous le ciel étoilé du mois d’aôut, les mots lui ont échappé. C’est toujours comme cela avec lui. Une phrase ou deux pas plus. Il faut les attraper au vol et se débrouiller avec. Il en avait trop dit. Je ne pouvais plus nier ce que je pressentais depuis longtemps. Le secret ne suintait plus, il sortait par tous les pores de la peau.

Le plus difficile était de ne pas hurler pour connaître la vérité, toute la vérité. Les quelques bribes à ma disposition alimentaient mon imagination. Je tentais de comprendre l’incompréhensible. La haine m’avait envahie.

J’ai mis du temps à reconstituer les pièces du puzzle et à comprendre le rôle de chacune d’entre elles. J’ai mené ma petite enquête comme j’ai pu. Les discours étaient confus, contradictoires. L’oubli était un moyen de se sauver. En apparence seulement, mais cela je ne l’ai compris que bien plus tard.

J’ai lu aussi, beaucoup lu. Les livres de Boris Cyrulnik d’abord. Sur l’après, sur les conséquences d’un secret de famille pour la première, la deuxième et parfois même la troisième génération. Je suis ensuite passée aux romans. Je ne pouvais m’empêcher de dévorer toutes les fictions dans lesquelles le secret tenaient une place, même infime.

Aujourd’hui, j’ai refermé la porte derrière toute cette histoire. Parce que je ne connaîtrais jamais la vérité. Parce qu’on ne peut pas refaire le passé. Parce que la meilleure des réponses est d’aller de l’avant.

C’est peut être cela la maturité.

C’était ma participation à l’atelier d’écriture de Leiloona.

18 réflexions sur « Une photo, quelques mots #35 : Deuxième génération »

  1. moi je le trouve bien ton texte. Effectivement il me manque des éléments, attise ma curiosité, mais également comme cette maison, mystérieuse, qui semble blessée et pourtant garde son charme. Tu as raison, la maturité, c’est de savoir faire la part des choses et parfois, laisser filer certaines choses…

  2. Moi aussi je pense que tu as bien fait de le publier, parce que tu as allumé une mèche, et on aimerait bien la connaître l’histoire de la famille et son secret. Tu nous laisses avec une envie furieuse d’en savoir plus, je trouve que c’est plutôt réussi.

  3. excellent, jusqu’à la conclusion!
    inutile de savoir exactement de quoi il retourne, on devine des malheurs, des non-dits, des choses douloureuses et traumatisantes… et on est content de la conclusion

  4. Je le trouve parfait ton texte, dans l’évocation de ce secret, dans la tension que ce secret suppose, les implications sur la vie… on a envie d’en savoir plus mais de laisser le temps au temps aussi.

  5. Maturité ou pas, j’aimerais bien savoir?
    PS: Sandrine et Saxaoul, vous êtes bien mignonnes de sélectionner les textes; mais pensez un peu à celles et ceux qui viennent lire vos textes et laissent un commentaire sans vous connaître. D’autant plus que lire tous les textes, très longs, parfois, prend beaucoup de temps; et que c’est encourageant pour leurs auteurs.

  6. C’est amusant, j’étais également partie au début sur un secret de famille pour mon texte. J’aime bien la manière dont tu le traites, avec beaucoup de mystère qui laisse divaguer notre imagination.

  7. Wow … ton texte me parle. Je crois oui qu’effectivement à un moment donné il faut vivre avec son passé, et ne pas vouloir tenter de trouver la vérité, parfois elle n’existe même pas. A vouloir tout comprendre, on ne vit pas.

La parole est à vous !

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